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"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

chantiers en cours

Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -106 ["Regardez mes jouets, façonnés d’un rien en un instant, comme ils divertissent."]

jeudi 1er décembre 2022, par C Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de
The Waves de V Woolf)

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(nous sommes toujours attablé avec les personnages des Vagues, il faut imaginer une grande salle, bruissante des voix et des chocs des couverts dans les assiettes, et sans doute quelques lustres superbes qui éclairent les habits élégants, Bernard continue son monologue intérieur)

- le passage original

‘Thus there is not one person but fifty people whom I want to sit beside tonight. But I am the only one of you who is at home here without taking liberties. I am not gross ; I am not a snob. If I lie open to the pressure of society I often succeed with the dexterity of my tongue in putting something difficult into the currency. See my little toys, twisted out of nothing in a second, how they entertain. I am no hoarder — I shall leave only a cupboard of old clothes when I die — and I am almost indifferent to the minor vanities of life which cause Louis so much torture. But I have sacrificed much. Veined as I am with iron, with silver and streaks of common mud, I cannot contract into the firm fist which those clench who do not depend upon stimulus. I am incapable of the denials, the heroisms of Louis and Rhoda. I shall never succeed, even in talk, in making a perfect phrase. But I shall have contributed more to the passing moment than any of you ; I shall go into more rooms, more different rooms, than any of you. But because there is something that comes from outside and not from within I shall be forgotten ; when my voice is silent you will not remember me, save as the echo of a voice that once wreathed the fruit into phrases.’




au début j’ai pensé que ce paragraphe, assez court, aurait pu ne pas en être un, que cette partie aurait pu être placée à la suite du paragraphe précédent, fondu en lui, faisant corps avec lui, et je m’en voulais de ne pas l’avoir vu avant, et traduit dans le même mouvement/temps que le précédent
mais le passage à la ligne entre « Different people draw different words from me. » et « Thus there is not one person but fifty people whom I want to sit beside tonight. » n’est pas accidentel
dans le paragraphe précédent, Bernard expose son fonctionnement, sa vie
dans celui-ci, il enchaîne sur sa mort et sa postérité
la caméra s’éloigne progressivement
le plan devient plus large et va finir comme dans ces documentaires où un drone filme le panorama depuis le ciel

deux phrases surtout, sur lesquelles je me cogne
1-Veined as I am with iron, with silver and streaks of common mud, I cannot contract into the firm fist which those clench who do not depend upon stimulus.
si je choisis de traduire le as I am par « comme je le suis », je mets l’accent sur le premier mot, Veined, et c’est justement ce mot que j’ai du mal à traduire (« Veiné comme je le suis » ne me va pas, ce n’est pas très heureux)
je tente de commencer la phrase par « Moi qui suis »
common mud
j’aime ce common, je ne veux pas d’adjectif comme « trivial » ou « vulgaire » qui installent un jugement et une position de surplomb, ici Bernard décrit simplement de quoi il est constitué, sans dépit ni rage, ni frustration
je pense un moment à ne pas mettre d’adjectif du tout
quoi de plus simple et de plus commun que la boue, seulement la boue, mais je rate peut-être quelque chose
j’opte pour « boue ordinaire »
Bernard est dépendant de ce qui l’entoure, aussi je ne choisis pas la formulation « ceux qui n’ont pas besoin de »), j’ai besoin de ce verbe, « dépendre », qu’il soit explicitement là
stimulus aussi me gêne, autant en anglais sa rythmique ponctue parfaitement la phrase, autant en français ça sonne pour moi un peu malhabile
j’en arrive (après bien des tentatives et péripéties et malaxages de cervelle) à
« Moi qui suis fait de veines de fer, d’argent et de stries de boue ordinaire, je ne peux pas me contracter en un seul poing serré, comme ceux qui ne dépendent pas des autres pour être stimulé. »

2-I am incapable of the denials, the heroisms of Louis and Rhoda
denial, démenti, on est dans la zone de la dénégation, du refus du cheval devant l’obstacle, chose que Bernard se sent incapable de faire
mais c’est comme s’il me manquait un verbe ou plusieurs (« je suis incapable d’avoir les refus, les héroïsmes » ? quelque chose cloche pour moi)
j’ai aussi besoin du pluriel
ce sont des refus et des héroïsmes,
pluriels qui supposent que Louis et Rhoda utilisent à plusieurs reprises, et encore, et encore, ces réponses-boucliers, refus et héroïsmes, en protection de multiples piqûres ou morsures répétées (ils sont tenaces)
mais il me manque toujours le verbe
(« Je suis incapable de vivre de refus » ?, « incapable d’actes de refus » ?...etc, rien ne me va)
j’opte au final pour « Je suis incapable de porter les refus, les héroïsmes de Louis et de Rhoda. » ce qui me semble être un aménagement raisonnable
(le problème, un problème dont parle Annie Dillard dans En vivant, en écrivant, c’est qu’à force de lire, de relire et relire une phrase, elle paraît de plus en plus familière et logique, elle se fond dans le texte avec les autres, et on est peut-être moins lucide envers elle, aussi, c’est ce genre de passage qu’il faudra que j’interroge à la relecture finale, est-ce que ça tiendra debout quand je relirai le tout ?)

la fin, « when my voice is silent you will not remember me, save as the echo of a voice that once wreathed the fruit into phrases » est vraiment une musique qui va s’amenuisant, le fade out à la fin d’une chanson
au paragraphe suivant, Rhoda parlera, la caméra se déplace



« Ainsi, il n’y a pas une mais cinquante personnes près de qui j’ai envie d’être assis ce soir. Ici, je suis le seul à être à l’aise, sans prendre trop de libertés. Je ne suis pas grossier ; je ne suis pas snob. Si je reste soumis à la pression du groupe, j’arrive souvent par la dextérité de ma langue à placer des sujets ardus au milieu de ce qui est monnaie courante. Regardez mes jouets, façonnés d’un rien en un instant, comme ils divertissent. Je ne capitalise pas – je ne laisserai qu’un placard rempli de vieux vêtements après ma mort – et je suis presque indifférent aux petites vanités de la vie qui mettent Louis au supplice. Mais j’ai beaucoup sacrifié. Moi qui suis fait de veines de fer, d’argent et de stries de boue ordinaire, je ne peux pas me contracter en un seul poing serré, comme ceux qui ne dépendent pas des autres pour être stimulé. Je suis incapable de porter les refus, les héroïsmes de Louis et de Rhoda. Jamais, même au cours d’une conversation, je ne réussirai à fabriquer la phrase parfaite. Pourtant, j’aurai contribué au moment qui passe plus que quiconque ; j’irai dans davantage de pièces, et des pièces toujours différentes, plus que n’importe qui d’entre vous. Mais parce que cela vient de l’extérieur et non pas du dedans, on m’oubliera ; quand ma parole se taira, vous ne vous souviendrez pas de moi, mais de l’écho d’une voix qui autrefois tressait les fruits en phrases. »


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( work in progress )

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

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