"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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polyphonie 2

samedi 3 novembre 2012, par Christine Jeanney

Murmures et claquements de langue, note de bourdon soutenue, respiration, souffles, raclements, les voix étaient des corps pétris de tendons et de chair. Les plus lourdes trainaient avec elles leurs bourrelets et leurs plis. Les entendre altérait la pudeur et choquait malgré soi, comme une obligation de se frotter à des gens nus, bruyant, bestiaux, la contrainte de se coller à eux dans l’écœurement d’une zone intime, sous des rideaux de douche ou le dessous des draps, la tête collée à leurs bouches, leurs gencives exposées, des gouttes de salive en suspension. Ces voix puaient et l’on mettait du temps à déceler l’origine profonde du dégout ressenti, sûrement cette vue plongeante, vertigineuse, en plein sur la fragilité humaine, la finitude de l’être, son imperfection déprimante, cet à-peu-près visible étalé dans les lignes et les courbes détraquées, dans la pensée réduite à l’épaisseur d’un fil tremblé et distendu, dans la graisse d’une corde vocale malformée. Les voix lourdes inspiraient répulsion, étourdissement. On cherchait une issue, un écart, on en appelait aux voix fluettes, aux anodines.
Elles étaient difficiles à extraire de la vague commune, et la concentration pour isoler ces perles éloignait la nausée latente. C’était une solution pour obscurcir, raturer le dégout, une porte ouverte vers un oubli durable qui pouvait affirmer (et presque sans mentir) que les voix lourdes n’existaient pas ou n’avaient jamais existées, n’étaient que de vagues concepts agités par des fous, des rumeurs dénuées de consistance, des inventions malignes seulement utiles à faire peur aux enfants et aux faibles d’esprit. On en sortait rassuré, rasséréné et supérieur.

Les voix fines étaient calmes. Non pas centrées sur l’effet qu’elles voulaient produire mais tournées vers l’intérieur d’elles-mêmes, comme en lévitation. Les voix fines ne s’écoutaient pas, ne se roulaient pas dans l’épaisseur de leurs sons comme de vulgaires chiots, mais se tenaient debout, immobiles. Les voix fines parlaient plus haut. Elles touchaient à un point physiquement pur, une sorte d’arc-boutant de verre cintré d’une clef de voûte délicate et transparente. Les voix fines savaient se désincarner, et par ce chemin éthéré, touchaient plus sûrement et plus directement un centre, l’ultime de l’humain, sa rareté essentielle.

Les voix étaient contradictoires. Trop humaines ou pas assez, trop palpables ou trop aériennes, elles formaient ensemble un clair-obscur étrange où l’on ne pouvait fixer ni la lumière ni la nuit très longtemps. Il fallait s’éloigner un peu, prendre le large, pour éprouver pleinement ce que les voix charriaient, cet étalage complexe de nuances déclinées, reflétées dans un miroir au tain sidérant, dans l’infini des formes réfléchies, dans le jeu des attractions et répulsions successives. Et la prise de conscience soudaine, cette certitude ahurissante que nous, nous étions le miroir.

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