"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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#en vues fugitives, Franck /Anne (4)

samedi 3 novembre 2012, par Christine Jeanney

Ce jour-là, ne pas me souvenir de l’endroit où je suis ni des lumières. Anne sort du cinéma, pénombre et lampadaires, des phares, des clignotants, peut-être qu’il pleut, peut-être qu’elle accélère le pas en traversant, une croix de pharmacie clignote peut-être, il n’est pas tard, 22h15, des rideaux, des volets, les saccades bleutées que lancent des écrans de télé derrière les murs, peut-être, et des gens endormis, je dors, ou je suis réveillée, je rentre dans une chambre, éteindre une lampe de chevet près d’un lit à barreaux, écarter une peluche, remettre une couverture, contrôler la veilleuse, est-ce qu’elle veille la veilleuse ce jour-là. Ce jour-là, une imprimerie éteinte à Saint-Amand, fermée à clé, en piles à l’intérieur, et dans le noir, des exemplaires d’Un homme qui dort, à peine secs, ce jour-là. Ce jour-là, je ne veux pas savoir comment tombe le corps, si ses jambes lâchent les premières, s’il s’affaisse contre une vitrine, un arrêt de bus, la devanture d’un café, Franck son visage retourné, ce jour-là peut-être.

Je veux garder et répéter ce jour-là et peut-être, pour que dans cette redite de peut-être et de ce jour-là, une fiction arrive. Fasse voler en éclats et dérange, le sais-tu que nous pourrions voler comme des oiseaux ? et les histoires de monstres, les sensations surréalistes qui prendraient corps (mais non, son corps qui tombe, que je ne veux pas saisir pendant qu’il tombe, que je cherche à happer à tout autre moment, Gravelines, Fleury, et même dans l’enclavement de Béthune, mais pas à Nantes, non, détourner le regard ou se prendre à deux mains les oreilles, ne pas entendre le frottement, la chute, détonation, semelles glissantes, pas lourds, voix écorchés, salive, cris, voix éraillée, soupir, respiration du rauque, le rauque et l’abrasif couvre le sol, le sol est un tapis couvert d’épines, les murs lestés de pointes, on se lacère, on ne peut s’adosser à rien et la paume qui saigne si on l’oublie, le trottoir brûle, il peut toujours pleuvoir sur Nantes, c’est des conneries tout ça, ça n’éteint rien), alors, placer des peut-être, des ce jour-là, pour conjurer.

Ensuite c’est réverbération et onde de choc. Anne écrit Franck, je remonte la manivelle, j’ouvre à une autre page, la ville haute, Boulogne, un soldat tombé en héros pour la Libération, ce jour-là, et son nom sur le monument aux morts. Où étions-nous ? Est-ce que ça compte, cette question ? C’est plutôt où nous sommes maintenant, ce que le passé manipule, ce qu’il a modelé, à cause de lui et de la petite chambre, de la veilleuse, je marche de cette façon et je place mes bras et mon corps de cette façon, et je connais cette chanson, celle-là et d’autres. À cause de lui, Anne parle avec cette voix-là, à cause des codes d’accès et des parloirs, et de tout ça, à cause de Jean Genet aussi. Franck ne bouge pas, ne parle pas, il se propage.

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