"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

FRICHE

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // Edward Hopper (ou la seconde échappée)

Artist’s ledger—Book III 1924–67

lundi 13 juin 2016, par Christine Jeanney

30 centimètres sur 20, environ.
Et sa texture, je peux seulement l’imaginer, si c’est tissu collé, papier, carton, toutes ces suppositions possibles. Aussi la place qu’il pourrait prendre entre les mains, l’espace plausible qu’il dessinerait, son poids et la façon de le manier, de le lisser, d’en sentir la peau sous le pouce. Et comment on l’a transporté, je me demande : dans quels voyages de quelles voitures, dans quels sacs, s’il s’est retrouvé dos au cuir, oublié au fond d’une mallette, ou s’est laissé reprendre, ouvrir, poser sur une banquette arrière avec, à travers le pare-brise, le ciel du soir ou du matin ?
Et est-ce qu’il l’a manipulé avec rage parfois. Avec respect, ou insatisfaction. Sa volonté d’être méticuleux, s’il se forçait, une lutte ou c’était sa manière ? Imaginer sa main écrire Book sur la couverture, et s’il attend que l’encre sèche, comment.
Est-ce qu’il avait besoin du livre, de fréquemment s’y reporter dans les moments de doute (The Book de l’église baptiste, d’ailleurs, est-ce qu’il doutait ?) ou si c’était pense-bête, catalogue, organisé et froid qu’on n’ouvre qu’une seule fois pour mettre à jour, paperasse ?

L’intérieur rempli, touffu de lettres, de chiffres. Dimensions, réactions. On chercherait une équation parfaite. Le peintre, un artisan découvreur d’hypothèses qui connait son métier, outils, dosages, c’est très précis.
C’en est même effrayant cette précision, ces condensés d’images, comme des extraits de senteurs fortes mais parfaitement rendues. À ne plus savoir, pour la chronologie, qui est né le premier, le crayon de South Carolina Morning ou la toile et peu importe au fond, ça ne change rien.

L’encerclement que l’on voudrait pour se tenir plus près de cet objet réel, le palper, le nez contre les dimensions, on toucherait la liste des ingrédients.
Ce serait comme l’arrière boutique du tailleur, passer la main sur les rouleaux de tissus empilés, les beaux amalgames que ça fait. On dévisage le lieu, les patrons de papier léger, les pièces cernées de craie et les bouquets d’épingles, la table de travail, la grande règle bien droite, la taille des ciseaux, s’ils brillent, on voudrait savoir mieux, comprendre, peut-être qu’on cherche des réponses à ces questions flottantes qu’il pose.
Peut-être que c’est rassurant, ce livre, avec sa description tangible, raisonnable. Finalement, rien de surnaturel. L’humain humain est après tout un artisan.
C’est peut-être intrigant ce livre, un manuel d’alchimiste qui dévoile sa recette. Et cette pierre qu’il cherche, la description ici visible et les étapes à suivre, mais le mystère fermé en fin de processus : la pierre devenue magique malgré la précision ou grâce à elle ? philosophale, car les questions qu’il pose ne se rangent pas en étagères. Elles troublent, y compris celui qui les pose. Un épanchement incontrôlable, avec en point de jonction et constat, un livre de 30cm sur 20, très ordonné.

Ses parents tiennent une mercerie. À quoi ressemble leur magasin, on ne sait rien, de comment se présentent les boutons, déclinés par couleurs, surfaces, ou si dans un tiroir on trouve des épingles à chapeaux, pourquoi pas, est-ce qu’il rêvait enfant, devant.

Un livre de recettes illisibles, et Nyack où il est né, un village aux images blanchies.

Avec un peu d’application, on se concentre : sur le blanc des photos passées, le noir et blanc du crayonnage, 7 am, puis c’est de la couleur qui vient, le réel.

Une précision d’horloger pour atteindre un point dans l’espace. Nous faisons des chemins inverses. Lui travaille la seconde qui manque en prévoyant et assemblant, le besoin du détail pointu, les termes de son équation. Un seul changement, même minime, et l’équilibre tombe en équation débile avec pour résultat n’importe quoi, que du décor.
À nous de recevoir large. La seconde peut s’envoler si facilement. À nous d’être attentifs, sans peurs. Sinon, ce sera dupliqué en couvercles, rendu inoffensif en boîtes de chocolats, traduit en solitudes, en mélancolies tièdes.

La seconde saisie par lui déstabilise, n’a ni place, ni nom, ni existence démontrée. Ne se place pas en hiérarchie, supérieure à nous ou divine. N’est pas qu’un rêve de sensation, un romantisme, une posture. Le laps de temps exact peint par Hopper dure une seconde, une seconde extrême, à l’extrémité du cadran et hors des pages du livre.

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