"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DE LIEUX //

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Candice Nguyen dans des matins au bord de la mer (#vaseco de mars 2011)

samedi 5 mars 2011, par Christine Jeanney

des matins au bord de la mer

J’ai cent treize ans. Ou peut-être quatre-vingts sept. Soixante treize, cinquante deux, trente huit. Je sais plus. Peut-être pareil. Je sais plus où j’ai arrêté de compter. Quelque part entre loin dans le temps et juste hier, quelque part entre là-bas et ici, cette digue sur laquelle je viens me poser chaque matin, mes matins au bord de la mer. Blanc. Et le vent dans les robes en coton qui se soulèvent comme le ressac des pointes rocheuses, ah qu’on est bien, ah que j’ai la paix aujourd’hui ! Les regards ne se posent plus sur moi maintenant qu’on me prend pour une vieille folle qui baragouine bizarrement et qu’a plus toute sa tête. Mais c’est pas comme si j’étais sourde ou aveugle pour de vrai. Je fais mine pour qu’on me foute la paix. Et ma paix elle est là, quand j’arrive au bout de cette digue et que je vois la mer partout et le blanc des robes en coton et le blanc de l’iode devant et au-dessus, encore.

Bon c’est vrai aussi, qu’à force, les mots me manquent pour dire ce qu’il y a au fond là-dedans. C’est peut-être le trop plein de souvenirs qui s’emmêle et grignote petit à petit les connexions, c’est peut-être aussi ces foutus mots qu’ont jamais existé, allez savoir, je m’en fous. Parce que oui, j’en ai sillonné des routes avant d’atterrir là et comme tout le monde j’en ai connu des gens, des bulles de joie et de peine, des regrets, et les pentes qu’on dévale et la rancœur. Et puis un jour, un jour j’ai arrêté d’essayer de tout comprendre, de tout retenir, de tout calculer. Parce qu’à force, à force de ça, à force d’essayer de se remémorer les choses, de fermer les yeux et de vouloir passer pour moins courge que je ne l’étais, j’ai tout confondu, tout oublié et n’ai plus rien vu. Alors oui maintenant c’est vrai que je confonds un peu les dates, les gens, les lieux mais alors ? Alors je suis là et puis c’est tout, voilà. Pis elle, non elle, je l’ai jamais oubliée, ni son souffle ni ses odeurs ni mon sang qui cogne encore contre le vent, ah ça non jamais oublié. Et puis quoi ? Autour de moi tout serait encore, que je sois ici, ailleurs ou pas. Ou pas. Mais je suis. Encore. Et bien là. Et c’est tout ce qui m’importe, que je sois encore sur cette digue face au vent. J’ai déjà bien assez de mon corps pour me rappeler les choses. Mes articulations, mon dos, mes jambes, oh c’est bon c’est déjà bien assez de souvenirs comme ça pour moi. Ça se perd pas dans les tuyaux ça.

On passe sa vie à apprendre des choses inutiles pour mieux les oublier et après, bêtement, on tente de revenir à ces petits moments de la vie où l’on a senti pour la première fois l’iode de la mer ou l’odeur de l’herbe fraîchement coupée. J’ai merdé. J’en ai fait trop apprendre aux enfants. La flûte, le violon, le piano, ces pans entiers de bibliothèque, ces dates, ces théories et regardez le résultat, ils sont aussi desséchés que de vieilles noix dont la coquille sonne creux. Je peux pas les blâmer, j’aurais dû m’arrêter aux tartes aux fraises et à la confiture de rhubarbe. Aux cochons qu’on engraisse il leur reste plus que les odeurs arrivés au bout de la course, alors autant que ce soit celles de l’enfance sucrées plutôt que celle poussiéreuse des mangeurs de livres. Oui ma faute, je suis au bout de cette digue, au dernier matin qui n’est plus très loin, et je sais que je les ai poussés dans le fracas d’une existence ennuyeuse qui a oublié de s’étonner encore devant la simplicité de la vie elle-même.

The Cinematic Orchestra feat. Patrick Watson - To Build A Home (Fleur 2007)

Candice Nguyen

qui prend ma place comme je prends la sienne ce jour

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