"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

LECTURES

La maison de bord de grève de Nolwenn Letanoux

dimanche 6 décembre 2009, par Christine Jeanney

« Vue d’ici, elle est banale, oui, jolie, comme le sont les maisons de bord de grève, bâties depuis dix décennies. Avec des personnages dedans, cette maison devient racontable. Mais si on ajoute la disposition des choses, le toucher des tissus, l’odeur des draps, le trajet du rayon du soleil qui varie selon les saisons, le craquement des murs, les objets qu’on entasse ceux-là précisément qui n’ont pas été jetés, jusqu’à l’allure d’une chaussure posée devant la porte qui grince, pourquoi grince-t-elle, là, la maison devient réelle, personnage intégral, être vivant central qui prend son sens au-delà de sa simple présence le long de la grève. »

Lire La maison de bord de grève, c’est d’abord la visualiser pleinement, grâce au texte qui en donne une vue extérieure précise
(« Avant l’église, ils ont construit un nouveau rond-point, avec juste au coin la maison où il faut passer en courant parce qu’il y a le gros chien. »), puis une vue intérieure tout aussi minutieuse. La maison de pièces en pièces, de son parquet en bon état au meuble de télévision où l’on « peut trouver quelques carnets blancs et des bics bleus qui lâchent beaucoup d’encre quand ils écrivent ».

L’état des lieux est, semble-t-il, sans enjeux autre que de rendre compte. Et puis arrive l’enfant, « l’enfant non protégé », un dimanche après-midi, à l’heure de l’apéritif :

« ― Sers un peu de vin.
La mère a l’œil fixé sur le verre. La bouche close. L’enfant plus âgé mange. L’enfant plus âgé bouffe. Ça donne envie à l’autre enfant plus jeune de pleurer de le voir engloutir comme ça, engloutir ces mots qui ne sont jamais sortis mais qui sont là quand même dans la manière de regarder et de ne pas regarder. La mère a bu le verre d’un trait.
― Sers un peu de vin.
La grand-mère regarde et ne dit rien. Elle sait.
 »

Lire La maison de bord de grève, c’est être saisi par elle, par ce qu’elle contient, ce qu’elle signifie. L’atmosphère de son grenier, les messages au dos de cartes postales anciennes, une vieille femme qui a mal à la hanche, des chaussures, un tablier vide, des poules peureuses… Nolwenn Letanoux maîtrise son écriture, donne l’essentiel.

Elle va jusqu’à la possible dissolution des pierres,
au deuil visible sur la maison avec le panneau À VENDRE. Jusqu’à montrer la maison vue par d’autres, de potentiels acheteurs qui ne savent rien, ne voient rien, foulent au pied, dispersent :

« […] mon dieu on ne peut pas passer à côté d’une telle affaire. D’une telle affaire. Il faudrait repeindre la cuisine, et puis cette cheminée est beaucoup trop grande, elle prend la moitié de la pièce. Et puis ce lino au sol, quelle horreur, c’est gondolé de partout, il faut vraiment faire quelque chose contre l’humidité, c’est un vrai gruyère. Ces maisons de campagne, c’est craquant vu du dehors, mais à l’intérieur ‘faut tout refaire, ‘faut mettre deux fois le prix qu’on l’a payée, et puis ‘faut vider ce grenier, tout jeter, on pourra faire une salle de jeu pour les enfants, ou bien tu pourras y mettre ton bureau, tu seras tranquille pour travailler. »

Lire La maison du bord de grève, c’est se faire prendre dans ce mouvement amplifié où l’auteur fouille, creuse, dit à voix haute qui elle est, au-dessus ou à travers les murs :

« Un bloc de pierre. Un enracinement. S’il faut se reposer sur quelque chose que ce soit sur ça. Je suis quoi. Quelle identité, quelle vraie identité. Ne pas dire elle mais dire je. Ne pas dire l’enfant ou l’enfant non protégé mais dire je. Je suis le personnage prétexte. »

Impossible d’en dire plus sur ce texte économe, pudique, violent, bouleversant.

Il faut lire La maison de bord de grève. Le relire aussi, le reprendre, s’en imprégner, laisser résonner en soi ce texte.
J’ai, pour ma part, le sentiment d’avoir visité
cette maison intimement et la certitude de pouvoir la reconnaître entre toutes, puisque j’emporte quelques unes de ses pierres avec moi.

« Juste au bord de la route qui longe la grève, il y a le dos de la maison. La vieille maison en pierres de granit, massive, calée contre une cheminée qui finit très haut avec un grand L en fer forgé écrit en majuscule de maternelle, visible de loin. »

La maison de bord de grève de Nolwenn Letanoux
Chez Publie.net

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.