"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

AUTRES TENTATIVES //

[à l’intime (et roumégations)]

temps énergie échec et wagons

dimanche 3 février 2013, par Christine Jeanney


quand même étrange cette question du temps et de l’énergie
(pas la question du temps d’un côté et celle de l’énergie de l’autre, mais les deux mêlés, temps-énergie, il faudrait presque un mot pour ça, est-ce qu’il existe ?)

il y a remplir et faire sens à l’intérieur (et le temps-énergie devient un seul mouvement),

et puis aussi une sorte de faim naïve, celle de croire qu’ensuite, après ça, après ça, on pourra, il y aura la place, alors la faim devient grosse de finir
pas la faim de faire vite, juste qu’on n’a aucune envie de manger autre chose, et que la suite est pleine de promesses, cette faim-là décide
mais quand le repas est fini, la faim reste (c’est idiot, on devrait pouvoir le prévoir à force)

tout ça pour dire que j’ai commencé hier à traduire The Waves de V Woolf. J’ai bien avancé : j’en suis à la deuxième phrase. Pas à la fin de la deuxième phrase, mais au milieu. À cause de tous les possibles, et de toutes les tentatives possibles de rendre, de s’approcher, de donner couleur.

"Toute traduction échoue et avoue son échec puisqu’elle se nomme traduction" dit Goldschmidt, mais il ne faut pas croire que c’est une défaite-échec, ou une négative-défaite-échec, non, c’est un constat, qui dit seulement que rien n’est égal au texte que le texte lui-même, et qu’un autre, forcément autre, échoue à être identique. Et même c’est presque un échec-joie, un échec-ouverture. Car devant une même phrase chacun trouvera en lui une différente approche, un assemblage qui sera sien pour s’approcher du texte. C’est un échec-chance et un échec-enfantement quand on y pense : à partir d’un seul texte et au fil des ans, il en naîtra des dizaines d’autres, en différentes langues et différents rythmes et différentes couleurs, et d’autres encore, et encore d’autres.
(ensuite, ceux’ss qui aiment les médailles et les rangements verticaux diront "cette traduction c’est la meilleure, oui, celle-ci est la mieux", parce qu’ils ont besoin de hiérarchiser les tabourets quand ils en trouvent. Alors que c’est seulement une question de tempo qui nous parle, ou de rythme qui nous parle, ou d’ambiance qui nous parle. La traduction échec-et-chance dit qu’il n’y a pas de mot "parfait", de phrase "parfaite" qui traduise parfaitement une autre langue)

Ma tension-faim-temps-énergie (décidément, je ne m’en sors pas avec mes mots wagons) pour traduire, et ma tension-temps-énergie-faim pour écrire sont les mêmes. Dans les deux cas c’est s’approcher le plus possible d’un point qu’on ne sait pas définir. Quand j’écris, ce point est dans mon crâne (sensation, volonté, souvenir, invention), quand je traduis, ce point a été fabriqué par quelqu’un d’autre, et c’est encore plus mystérieux.

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