"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -14 [Bernard ne s’échappe pas]

dimanche 3 mars 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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"Now you trail away, said Susan, making phrases. Now you mount like a air-ball’s string, higher and higher through the layers of the leaves, out of reach."


"trail away", s’estomper, s’enfuir, se déliter, s’échapper, devenir insaisissable,
dans "trail", la piste, les traces laissées
"hit the trail" mettre les voiles
"trail along", "trail behind", suivre ou traîner derrière, être à la traîne


Maintenant tu t’échappes avec tes phrases (mais non, tu t’échappes donne l’idée d’une impulsion, d’un geste vif, d’un mouvement décidé, d’une fuite voulue, et Bernard ne s’échappe pas, il s’élève, doucement, like a air-ball’s string, c’est une petite ficelle qui s’éloigne dans le ciel, glisse des mains, et ce n’est pas une lutte, ou une décision de sa part, c’est un état, une disparition douce et progressive, tout comme l’eau s’évapore ou déborde)
Maintenant tu t’évapores avec tes phrases ? (non, donnerait un sentiment de frivolité, Bernard n’est pas léger ou inconstant, il est insaisissable)
tu te délites donne une idée de mort, et pas de mort ici
Il file, il s’envole, il se dissipe


(peut-être passer la journée à garder ce "trail away" en tête, avancer dans la suite des Vagues avec le sentiment que l’une d’entre elles ne se laissera pas prendre, qu’elle trail away, qu’elle se retire et fond silencieusement au milieu du mouvement souple des autres, sous la surface lisse de la mer elle descend et se mélange à la grande harmonie, sa violence contenue, le battement, la paix, la pulsation vitale,
que les mots disent son image fugace, son essence, et c’est déjà beaucoup,
cette idée que Bernard la survole, petit ballon fragile, avec ses phrases il la rejoint, il ne s’écarte pas en s’élevant mais se mélange au monde se mélange avec elle, la vague, réinventé, il entre dans le grand mouvement de balance de la terre, il trail away, et toute la rêverie qui suit like a air-ball’s string, comme un partage, à nous offert)

Messages

  • et s’estomper ne donne pas ce survol, se dissoudre nie Bernard ce qui est trop - j’aurais tenté de mettre grain de sel inutile, mais bien incapable - attendrai de lire les vagues pour relever avec délice la solution

    • si j’en trouve une ! :-)
      (mais elle sera de toute façon maladroite, je le sens bien)
      (sinon, je pourrais mettre un -beep- et un choix à cocher ?)
      (non, ça ne serait pas très sérieux)
      (ou un lien avec le bruit et le mouvement d’une vague, là ce serait cohérent, même si très mystérieux)
      Merci Brigitte d’être toujours si présente-encourageante ! (donc présencourageante :-))

  • ..."que les mots disent son image fugace, son essence, et c’est déjà beaucoup"... comme c’est juste !
    Ah ce trail away, en effet, pas simple, à première vue rien ne me vient qui puisse suggérer cet échappement, comme d’une vapeur. "Tu t’éloignes" n’est pas satisfaisant mais rendrait compte davantage du away...
    Et soudain aussi un doute me trouble : qui est le sujet de making phrases ? Susan ou Bernard ? Je ne suis pas sûre que la grammaire nous donne une réponse, la phrase est ambiguë. Une indication éventuelle dans les phrases précédentes ?
    En tout cas c’est un rare plaisir de dimanche matin que de disséquer Woolf par ton intermédiaire éclairé...

  • La littérature me semble magnifiquement conduite lorsqu’elle se fonde sur les règles de l’intuition... N’y a-t-il pas un peu de cette règne dans cette interrogation dominicale ?

  • toi, tu ne trail pas away en tout cas et du coup que ce trail away va se trail away dans la nuit (in the night), dans mes dreams maybe...
    plaisir de retrouver ce journal de bord des Vagues en me disant que ce serait osé et intéressant de ne pas traduire quelques mots comme ça avec en regard (en dessous, en note de bas de page) le texte que tu proposes ici, tes réflexions... ce serait bien d’envisager d’avoir et la traduction et le journal de bord dans le même livre..

    • ah ah, oh la belle idée...!
      mais je suis un peu ’chocoteuse’, et là où j’en suis arrivée je sais que tout va se moduler, modifier à la deuxième, troisième, sixième, trouzième relecture... qu’à chaque nouvelle approche que je ferai (avec pourtant la certitude du "j’ai fini, yep !"), ça ne sera pas fini non, qu’il faudra tirer à droite, lisser à gauche, un peu comme on place un tissu, on le replace jusqu’à ce que... Si je mets ma traduction entière en vis à vis du journal, ce sera vue directe sur une traduction bien "poreuse" et hésitante, dont je ne serais pas convaincue... Ce serait comme montrer l’intérieur du tiroir du buffet qui est dans mon entrée, et c’est pas joli-joli, sacré bazar :-). Mais peut-être quand tout sera "au point" ? (si tant est que ça puisse jamais l’être, "au point" , cette histoire là :-)
      (après, c’est très mystérieux, et que je puisse comparer ma traduction des Vagues à l’intérieur du tiroir de mon buffet encore plus :-))

  • #’&19°cvejh+ on ne fait pas mieux... je comprends toutes tes réserves, j’attendrais sagement ta trouzième relecture et la publication avec ou sans journal (mais on serait plusieurs à apprécier avec)

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