"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // Edward Hopper (ou la seconde échappée)

Early sunday morning

lundi 13 juin 2016, par Christine Jeanney

En 1930, que font-ils ? Ils bâtissent l’Empire State Building.

Le 17 mars, ils commencent à creuser et excaver pour mieux monter des empilements, s’élever, toujours tout droit vers les hauteurs, une distance terrible de 443 mètres, et pourquoi pas manger à califourchon sur une poutre ou debout pendu à une grue, sky boys, équilibristes aux mains calleuses. Hier les émeutes, les suicides et la descente en flèche couleur rouge drame du Dow Jones, si bas, si bas, et pourquoi pas monter très haut et compenser la chute à grands coups de boulons et de barres de fer ? America, so beautiful, qui monte pour repousser l’effondrement.

Dans son tableau horizontal, lui monte sa petite tour clownesque.

Le reste se couche, ombres allongées au ras du sol, à ras la terre les files d’errants sur les routes, la queue des files d’attente, le lait aux caniveaux, le café aux locomotives et les grains de blé dans la mer que des files d’hommes charrient dans des sacs qu’ils renversent, le bruit de pluie perdue pour des files de crèves la faim, d’expulsés.

C’est le matin, il n’y a personne sur les trottoirs, que leurs ombres.

Personne dans les magasins dont on ne sait pas ce qu’ils vendent (ce qui est écrit aux vitrines n’évoque rien), ni acheteurs, ni promeneurs ni rien qui fasse figure d’indice que ces petites fenêtres à l’étage.

Où se cacher et où dormir, ouvertes fermées, bruissantes de corps en mouvements, de passages d’un rêve à l’autre, de réveils, draps froissés ou tendus au cordeau. Qui dort, qui pense et quelles craintes, quelles attentes pour le jour à venir. Le matin, comme le ciel sous sa peau lisse, pourrait faire croire qu’il est le même pour tout le monde.

Mais ce n’est pas le cas. Même en se rassurant avec de la géométrie, même sous la lumière tiède déroulée doucement en couverture. Le réveil progressif des fenêtres évite la part d’ombre au sol. Lui l’attache, la retient, l’étire jusqu’au bout du trottoir, insiste.

Il décline nos demi-rêves demi-sommeils demi-réveils, notre palette d’attitudes à stores et rideaux énoncés, nous, coincés entre ciel et trottoirs, et rougeoyants, la force que donne le matin, malgré la menace du bloc dur que le sens de la lecture révèle, ce vers quoi nous allons ?

Il travaille à l’écart.

Dans les rues endormies et naissantes, dans les pensées subtiles non formulées, dans les angles volés, les soirs magiques, dans le laps de temps imprévisible que cette seconde volatile touche, à l’intérieur de cette seconde qu’on n’est pas censé peindre, il travaille. Il ne juge pas, il ne donne pas de mode d’emploi, ne propose pas de hiérarchie (sauf qu’il préfère la solitude quand il n’y a personne, là on voit mieux les gens). Il n’indique pas de marche à suivre, ni de dieu à aimer, il se rattrape comme il peut, souvent à un rai de lumière. Il ne peint pas la déchéance ou la brutalité patente, ni la saleté, ni la noirceur, il ne veut pas nous accabler. Il peint des secondes perdues, celles qui ne servent à personne, celles qu’on jette sans un regard parce qu’on ne sait pas quoi en faire. Il peint les grands chambardements sous la beauté. Il peint le difficile dans la clarté. Il peint l’avancée de la mort sous les étoiles. Il peint sa femme à l’arrière d’une voiture. Il peint l’espoir fait vivre. Il peint le construit sur les terrains vagues. Il nous peint dans des trains, dans des chambres, des salles de restaurants, des bureaux, pendus à des balais dehors ou sur des terrasses livides, près de livres, près de lampes, assis, à regarder par des fenêtres éteintes des horizons inaccessibles, il peint notre incroyable persévérance, nous qui ne durons que le temps d’une seconde.

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