"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // la chapelle de Ronchamp (journal du Théodolite)

#écart #LaChapelle #Ronchamp #Théodolite

vendredi 15 mars 2013, par Christine Jeanney


(début du projet Théodolite visible ici)

mesure de l’écart,
et le mouvement tendu à l’intérieur

Et toujours, il s’agit, lorsqu’il faut traduire le réel, du même geste à accomplir dans une direction impossible, et de l’inaccessible texte à amadouer.
L’écrire c’est le traduire, comme dans une autre langue on trouve des connivences et des confrontations, qu’on espère douces ou suggérées, même si cela devrait parfois sonner dur et claquer.
Ce réel, le traduire, tenter les couleurs proches, un accompagnement dont on sait à l’avance qu’il sera forcément incomplet, forcément volatile, réinventé puisque momentané, donc insoumis – ce qui rassure.
L’outil théodolite, appelé ici à la rescousse, est sans doute un clin d’œil, une plaisanterie. La Chapelle est un lieu incalculable.

Un lieu de calcul chimérique, avec fertile contradiction. Lieu de courbes, droites et angles à mesure impossible, non pas fausse, ni faussée, ni ratée, associée à l’erreur, mais approximative, et essentielle, par sa défaillance même. Un lieu d’inaccessible visible réellement, évident, tout comme on mesure mieux l’infini (l’impossible infini) face au désert de sable, ou au large, ballotté en haute mer.

Je vais à la Chapelle, la route est sinueuse et monte, s’écarte du vivant, et les maisons se raréfient, semblent peu habitées, trop calmes, abandonnées à une sorte délitement, pourtant ni tristes ni mélancoliques, les choses sont ainsi, tout simplement, montrées sans fard. Et la Chapelle se voit de loin, car les arbres sont nus. Elle s’anticipe, semble plus grasse qu’elle n’est, de toute sa blancheur ronde, qui s’affine lorsqu’on s’approche.

Entièrement seule et Ronchamp village à mes pieds, un empilement de brume au loin, gris décliné, une vapeur, petite vallée, maisons aux toits serrés, éparpillées sans qu’intervienne le hasard, un châtaigner à branches tordues, une ou deux bogues encore tenues, sèches et fossiles, le soleil passe, du vent, un pin plus loin balance, le bruit d’un avion au lointain, les feuilles mortes encore, le printemps n’est pas là, je suis allée dans le jardin tout de suite, comme pour vérifier qu’il y était, je marchais d’un bon pas, bien décidée, il dort encore, en gestation, c’est au retour vers le centre que j’ai senti le calme, lorsqu’on regarde de tous côtés, des gris, aux limites effacées, de la lumière, en montant le chemin qui passe près du cimetière j’ai pensé que j’allais chez moi, non pas que j’y rentrais ou que j’y retournais mais que j’allais, au milieu de chez moi, puis l’impression s’est distendue avec le froid, des taupes vivent ici, les monticules de terre brune s’accordent en teintes avec le toit du paquebot, cette chapelle est un bateau, mais pas échoué, un bateau immobile, il tombe des flocons légers, de minuscules confettis de gel oscillent avec le vent, le bateau est un peu ébréché aux arêtes, sa gorge est silencieuse et sombre, comme dans le creux d’un ventre voir, et chaque pas résonne à l’intérieur, dehors les flocons tombent drus, une féerie bruissante à cause des feuilles, vieilles et jeunes qui se frottent, ce bateau est posé sans eau, il n’en a pas besoin, presque seule, ce bateau a vécu, il est revenu de partout, ne se repose pourtant pas, ni ne résiste, les traces plus claires sur le dessous du toit montrent qu’il s’acclimate aux éléments, se fond, et ne se mesure pas à eux, c’est inutile.

La mesure tend ce lieu, en nœud, en frottements, sa caractéristique première. L’« opération » (terme mathématique et mécanique) me donnerait un résultat sans importance. L’écart entre soi /ces distances se révèle, presque fièrement. La mesure de l’écart et le mouvement tendu à l’intérieur.
La sonnerie continue d’un engin qui recule, le parking presque vide, le long du monastère, derrière les vitres, de grandes tables de couture, du tissu crème posé dessus, des gouttières des bâtiments sort de l’eau gelée en becs de glace, des gouttes tombent selon leur propre rythme. Quand je repars, je sais que mon travail c’est mesurer l’écart.

Messages

  • Chère Christine Jeanney,
    Il y a longtemps que je vous lis et suis avec bonheur. Je ne rate pas la moindre apparition sur votre site. Thierry Beistingel m’avait parlé de vous alors que nous échangions sur la Haute-Saône. A la même époque je venais d’intégrer l’équipe de remue.net. J’ai lu bien sûr tout ce que vous avez publié chez publie.net . Aujourd’hui, Ronchamp me fait sortir de ma tanière. Votre projet , vos mots du jour pour parler de cette montée à la chapelle remuent trop au profond. Je connais intimement chaque lacet de ce chemin, chaque parcelle de ce territoire que vous abordez. Pour moi, c’est magique de passer par votre regard ! J’ai publié il y a une dizaine d’années chez Apogée un livre sur la chapelle sous forme de lettres que j’adressais à un tirailleur sénégalais mort sur la colline au moment où je naissais ( ai découvert leur histoire grâce au musée de Champagney). Il faut dire que si je vis en Seine et Marne, j’ai passé tous mes étés d’enfance à Melisey. J’ai d’ailleurs gardé la maison et j’y séjourne toujours, les "mille étangs" qui ne s’appelaient pas ainsi mais tout simplement "les dessus" restent mon point d’aimantation . Mais assez parlé de moi. Sachez que je suivrai votre travail joyeusement.
    Amicalement,
    Françoise Ascal

    • Merci, très grand merci ! Votre message me touche beaucoup (suis toute secoué-épatée-poustouflée) ! Oui, "les dessus" ou même "les d’ssus" , avec l’accent :-)
      Je suis frappée aussi par votre idée des lettres, et ce tirailleur mort (voilà pour moi une autre mesure à faire, de ce qui est resté sous la terre là-bas...).
      Merci (je ne sais pas quoi dire d’autre, vraiment, quel bel encouragement vous me faites)...

  • tout platement et simplement, le plaisir, même si j’ai tardé, de continuer à suivre, gober, la route, l’écart, la chapelle, le printemps qui n’est pas encore tout à fait là

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