"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // la chapelle de Ronchamp (journal du Théodolite)

distances photographiques #Ronchamp #Théodolite

mardi 9 avril 2013, par Christine Jeanney


(début du projet Théodolite
visible ici
et )


Distances photographiques


1938, je cherche le visage d’Antoinette. Il m’est inconnu autant que l’est celui de l’autre Antoinette, dont le fils aîné en 1938 a dix ans (mon père encore petit garçon).
Parfois, il n’y a qu’un seul mot pour saisir un morceau de notre monde. Les autres sens butent en vain sur l’inatteignable.
Pas de sourire dont on se souviendrait, ni de timbre de voix, pas d’expressions ni de mouvements de tête qui restent, une parole redite comme un refrain et ce serait une plaisanterie connue, familiale, pas de juron préféré, répété, pas d’énervements repérés, ni de failles, une chanson qui ferait pleurer lorsqu’elles l’entendent, pas de crises de rire à se rappeler, et comment elles riaient si elles riaient je ne sais pas, pas de parfums non plus, et je ne sais pas quel goût de quoi les fait saliver à l’avance ; voilà deux Antoinette jumelles dans mon esprit, aussi absente l’une que l’autre.
Mais le prénom prend brusquement une épaisseur. Il s’épaissit de quoi ? puisque je ne sais rien. Peut-être de mes attentes, de mes questions posées, de tous les possibles évoqués qui finissent par franchir quelque chose jusque-là impossible ; ébaucher une silhouette, l’une aperçue brièvement, deux pans de rideaux soulevés, un courant d’air, les rideaux tombent, elle est partie et l’autre, dont je ne suis même pas sûre qu’elle est elle, semble fermer les yeux sur la photo. Peut-être qu’elle a seulement baissé les yeux, un instant. Peut-être que c’est le hasard. Peut-être qu’elle regarde, sur le sol, quelque chose qu’elle a vu tomber. Elle sourit un peu, comme si elle se retenait de dire, de rire.
En m’approchant je réalise que c’est la seule à posséder ce haut de visage là, avec deux orbites clairs et presque lisses. De la peau serait venue les recouvrir. C’est un visage aveugle sculpté, dont les pupilles n’existent pas. C’est une icone, qui ne veut plus rien voir, ni plus rien dire, ni rire, d’ouvrir les yeux n’est plus son intention. Qu’est-ce que c’est d’être trieuse à R, cette vie qu’elle porte pour toutes les autres, symbolique, avec ce non-regard. Qu’est-ce que c’est que s’user les mains, à quatre pattes, trier, même pas agenouillée. Agenouillée, ce serait une posture, une volonté de se plier le corps au vu de tous, comme celle qu’elle aurait à l’église, c’est à l’église qu’on s’agenouille, ou lorsqu’on a tellement de peine que l’on prie. Si elle trie, si elle frotte ses mains de froid et les nettoie, l’eau est froide par ici, les morceaux de charbon, les ongles coupés à coups de dents, c’est à quatre pattes qu’elle travaille, en amont des tunnels, des galeries, petit peuple de taupes.
Les autres, toutes les autres ont les yeux noirs, des traits de suie en estompe sous les fronts.
Sans le mot, le prénom Antoinette, ces détails se perdraient dans le flou. Je pense qu’elle est belle.
Je pense que c’est elle, elle a les deux mains dans les poches, le bout des doigts seulement, car les poches sont petites, sur le devant d’une blouse qui, contrairement aux autres, se boutonne deux fois devant, avec un col triangulaire.
La photo est titrée « Des trieuses ». Le nombre de femmes en efface le seul homme au visage las. Il a un pied de chaque côté des rails, comme elle. C’est de chaque côté la distance.

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