"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

LECTURES

Toi au moins, tu es mort avant, de Chrònis Mìssios (Auteur) et Michel Volkovitch (Traducteur)

jeudi 11 avril 2013, par Christine Jeanney


Quelquefois il faut faire simple, et ça passe par mon étonnement : pourquoi Toi au moins tu es mort avant n’est pas dans toutes les bibliothèques ? je ne sais pas, mais ce serait logique pourtant, et sain, que le plus grand nombre de lecteurs le lisent.


un extrait de la présentation qu’en fait Michel Volkovitch, traducteur :


« Tu hésites peut-être, lecteur, à plonger dans la nuit de ces prisons, toi pour qui la Grèce est d’abord une belle image pleine de soleil. Rassure-toi. L’amertume du début du livre - et de la fin - n’est pas son dernier mot. Après la mort du rêve, l’ancien rêveur est encore là, fragile, meurtri, mais porté par cet amour forcené de la vie, cet humour chevillé au corps, qui l’ont maintenu vivant. Toi au moins... en arrive ainsi, malgré son sujet, à être souvent drôle et même réconfortant. On n’y trouve qu’une seule évasion, qui échoue de façon lamentable, et pourtant c’est avant tout l’histoire d’un homme qui se libère : de ses illusions, de sa peur, de sa haine. »


un extrait du texte :


" Voilà. Toi au moins, tu es mort avant, tu les as jamais vus les riches, enragés à surveiller leurs sous. Autant ça va quand on leur fait le coup en douce, autant ça se gâte si on leur dit en face, Les mecs on va tout vous piquer. Pendant quinze ans je me suis fait baiser la gueule à tour de bras. Quinze ans, et puis avec l’âge, quand je suis devenu l’un des cadres, on me donnait du monsieur chaque fois qu’on m’arrêtait. Mais moi, je restais noué. Chaque fois qu’ils me mettaient au frais, j’avais l’estomac qui me remontait dans les dents et il fallait que les hostilités commencent pour que je me retrouve enfin. Tu vois, quand ils m’ont repincé, je n’avais plus vingt ans, je m’étais fait un nom, eh bien j’ai cru devenir cinglé. On m’emmène à la Sûreté, venez monsieur, par ici monsieur... Pas une beigne, pas un coup de pied, pas de petit fumier tu vas mourir, on va te baiser la gueule, rien. Pas un seul nom d’oiseau. Bon, ils me fouillent, me prennent mes lacets, ma ceinture, tous les trucs — poliment toujours — et me fourrent à l’isolement. Une heure passe, puis deux, la nuit tombe, le jour se lève : rien. Un jour, deux jours, trois jours : rien. Je me ronge les sangs. Je me dis, les salopes, c’est une nouvelle tactique. Ils doivent mettre une poudre dans ma bouffe. J’y touche pas. De toute façon j’ai la nausée. Ils me disent, pourquoi tu manges pas, c’est une grève de la faim ? Quoi dire... Que je fais une grève de la faim pour avoir droit aux coups et aux injures ? Non, que je réponds, j’ai pas envie de manger, c’est tout. Le soir, cric-crac, on ouvre les grilles, ils m’emmènent là-haut, c’était huit heures et demie, je me dis enfin, les hostilités commencent, on va voir ce qu’ils veulent. J’arrive donc là-haut, le chef, le sous-chef, sourires, tiens salut comment va, etc. Comment ça tiens salut ? que je leur dis, c’est vous qui m’avez amené. Calme-toi, gars, tu as une si grosse dent contre nous ? Ah, les ordures. Je dis, Ben quoi, on est devenus copains ? Voyons, tu sais bien, c’est chez nous que tu as grandi. (Non mais tu l’entends la salope ?) Oui, que je réponds, avec les os brisés et trois séjours chez les dingues ! Voyons, voyons, dans des conditions pareilles, pouvait-on faire autrement, et d’ailleurs vous aussi vous avez tué des types à nous. Ah, la salope... Je dis, Enfin dites-moi ce que vous voulez, qu’on en finisse, parce que moi, moins je vous parle... On ne veut rien, mon gars, c’est pas un interrogatoire, pourquoi tu ne manges pas, quelqu’un t’a embêté ? Moi : non, j’ai pas envie de manger, c’est tout. Écoute, on t’a arrêté sur ordre du ministère pour t’envoyer en déportation. On t’a mis tout seul pour t’empêcher de baratiner les autres. Tu pars demain. Ta mère est prévenue, elle va venir avec tes affaires. Et c’était vrai. Mais te je parlais d’autre chose et j’ai dévié, j’ai tant à te dire..."

chez Publie.net

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