"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Introduction au sommeil de Beckett, d’Édith Msika

mardi 7 mai 2013, par Christine Jeanney


« Des gens apparaissent, au comble de l’intrusion. Ils entrent et font comme si je n’étais pas là. Je ne peux rien y faire. Parfois ils font un tour et s’en vont, comme dans une expo d’art moderne quand on n’aime pas les œuvres : on fait un peu semblant de s’intéresser puis on tourne les talons en prenant un air dégagé. »
[...]
« Les intrus devenaient, comment dire, plus constructeurs, un peu comme des castors dans les fourrés au bord des rivières (mais ça restait des hommes) : casqués de jaune, bottés de vert très sombre, ils évaluaient les moyens de transformer l’espace, en ajoutant ici et là une cloison. Bien sûr, ils ne faisaient pas attention à moi, mais je les comprenais : il fallait bien qu’ils fissent leur travail. Business is business, et time is money »
[...]
« Ils me bercent avec leurs voix, j’en oublie mes buts initiaux, il n’y a plus d’heure ni d’horaire, je n’entends plus que le bruit feutré duquel surgissent quelques crissements des gestes sur les grandes feuilles. Ils me peignent et je n’en sais rien, je ne sais rien à l’instant de cet abandon de craie. Puis c’est la nuit, fragile »


Je ne sais pas vraiment comment expliquer ni par quel bout dire ce qui se passe lorsqu’on lit l’Introduction au sommeil de Beckett d’Édith Msika, mais je tente. C’est simple, c’est proche du fil lisière en bord d’endormissement, on tombe d’un côté de la réalité, ou de l’autre, mais les deux côtés dépliés sont réels. C’est étrange. C’est drôle. C’est lucide. C’est improbable (ce qu’ils diraient sur Télérama, ils aiment bien cet adjectif là, comme "ludique", et "jubilatoire", le genre de mots qu’ils emploient, et ça l’est aussi justement). C’est dispersé. C’est recentré. C’est décalé. C’est One, Two, Three. C’est profond, et ça va chercher loin, ça creuse, ça creuse, l’air de rien, sans jamais être péremptoire, c’est beau, ça révèle, ça interroge, c’est déstabilisant. C’est sincère, c’est déridé, c’est sérieux, c’est à prendre, c’est à toucher, à observer, entendre. C’est intérieur. C’est dit, c’est hors norme. C’est quelqu’un.
Le mieux, c’est encore de le lire.


« Vous croyez encore à la cohérence, vous ? On bricole des explications a posteriori sur toutes les choses qui existent ensuite. C’est insupportable. Tiens, vous vous indignez, nous aurions réussi à vous indigner ! Nous continuerons le chantier. Je ne vous écoute pas. Bien sûr que vous nous écoutez, vous n’avez pas le choix, vous ne faites que ça, vous ne pouvez faire que ça.
Vous avez toujours pensé que vous pourriez rester à dormir dès que possible les bras en croix en travers de votre lit : votre projet le plus constant depuis trente ans. À vous prélasser dans vos rêves. Ils vous ont désertée, on dirait ? Vous ne trouvez pas que c’est étrange ? »
[...]
« Il y a un danger à dormir comme ça brutalement tout le temps. Je le ressens mais je n’ai pas les moyens de le contrer. Je résiste difficilement au désir de répertorier les dangers, sans toutefois arriver à les nommer. Les mots fuient dans de vieilles casseroles trouées. Je suis vivante et en retrait, là et en-dehors, je m’en fiche et pas. Je regarde à l’intérieur de mon catalogue sans jamais rien choisir. Je passe un temps fou à sauter d’une image à l’autre. Mes paupières doivent s’agiter, sûrement, c’est ça qui se passe quand on observe quelqu’un dormir dans les salles d’observation du sommeil. »
[...]
« On me faisait une orchestration vocale, je me demandais bien pourquoi. Enfin, personne ne criait c’était déjà ça. J’aurais bien voulu que ce fût plus discret, malgré tout, je n’aimai pas beaucoup me faire remarquer. Difficile de régler les accueils. Les graves, les aigus, le mixage, difficile tout ça. Certains faisaient des petits bruits nerveux comme ça tic-tic, comme s’ils actionnaient des stylos à poussoirs.
Je doutai qu’il s’agisse de cela malgré tout, je ne vois pas pourquoi ils auraient pris des notes sur moi ? J’eus un tout petit peu d’espoir que Beckett fût parmi eux, alors que j’avais compris qu’il ne reviendrait pas, que je ne pourrais plus lui parler. Il était mort, on avait fini par me dire : Beckett est mort, mets toi ça dans le crâne, poulette. Je me l’étais mis mais alors vraiment mis. Dans le crâne. »


Introduction au sommeil de Beckett d’Édith Msika, sur Publie.net
Édith Msika
son blog, ad libitum
la suivre sur Twitter : @emsika

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