"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -22 [geste]

mardi 11 juin 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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’Mrs Constable, girt in a bath-towel, takes her lemon-coloured sponge and soaks it in water ; it turns chocolate-brown ; it drips ; and, holding it high above me, shivering beneath her, she squeezes it. Water pours down the runnel of my spine. Bright arrows of sensation shoot on either side. I am covered with warm flesh. My dry crannies are wetted ; my cold body is warmed ; it is sluiced and gleaming. Water descends and sheets me like an eel. Now hot towels envelop me, and their roughness, as I rub my back, makes my blood purr. Rich and heavy sensations form on the roof of my mind ; down showers the day—the woods ; and Elvedon ; Susan and the pigeon. Pouring down the walls of my mind, running together, the day falls copious, resplendent. Now I tie my pyjamas loosely round me, and lie under this thin sheet afloat in the shallow light which is like a film of water drawn over my eyes by a wave. I hear through it far off, far away, faint and far, the chorus beginning ; wheels ; dogs ; men shouting ; church bells ; the chorus beginning.’

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La difficulté, à chaque retour vers la traduction des Vagues, est de s’immerger à la bonne hauteur, de retrouver la hauteur précédente, ou de la jauger à nouveau, la remettre en balance. Ce n’est pas une question de vocabulaire ou de tournure, c’est une question de geste.

J’ai l’impression de jouer au jeu du miroir : Virginia W bouge devant la glace que je suis censée représenter, j’imite ses mouvements, avec ma propre corpulence, ce décalage d’une langue à l’autre, inévitable.
J’ai lu quelques passages des traductions de Michel Cusin et de Marguerite Yourcenar. Le premier offre une symétrie que je ne peux atteindre (j’admire beaucoup), il s’efface. Marguerite Y elle, n’a pas peur d’offrir une danse sienne, d’apparaître. J’admire cette sérénité qu’elle a, cette franchise.
Je me rends compte que le doute colore tous mes gestes, mais le doute est, je crois, (sans en être certaine) (forcément) la voie qui me convient le mieux.
Douter de soi, sans le jugement qui s’y rattache. Consciente de ne pas décider de viser une perfection inexistante.
Douter de l’efficacité, toujours, et de l’utilité d’être efficace - cela mange la place de quoi ? du ressenti ?
Douter, et sans s’en excuser. Un choix délibéré, et pas un pis-aller.
Affirmer ce doute comme un choix fertile.
(apprendre sur soi en traduisant une autre, work in progress)

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« Madame Constable, protégée par une serviette de bain, prend son éponge couleur citron et la trempe dans l’eau ; l’éponge devient marron-chocolat, et goutte ; et elle la tient tout en haut, au-dessus de moi, pendant que je frissonne en-dessous, elle la presse. L’eau descend le long du ruisseau de ma colonne vertébrale. Des flèches illuminées de sensations fusent de partout. Je suis recouvert de chair tiède. Mes plissements les plus secs se mouillent ; mon corps froid se réchauffe ; c’est inondé et luisant. L’eau dévale, me drape comme une anguille. Maintenant des serviettes chaudes m’enveloppent, et le tissu rêche, quand je frictionne mon dos, fait ronronner mon sang. Des sensations riches et, lourdes se forment sur le toit de ma pensée ; la journée coule et se déverse – les bois ; et Elvedon ; Susan et le pigeon. Ruisselante le long des parois de ma pensée, et d’un seul mouvement, la journée coule et se déverse, resplendissante. Maintenant je noue sans le serrer mon pyjama autour de moi, et je m’allonge sous ce drap fin, aérien dans la lumière diffuse, c’est une pellicule d’eau qu’une vague serait venue déposer sur mes yeux. J’entends à travers le drap, très loin, faible et loin, le chœur qui commence ; cloches [1] ; roues ; chiens ; cris d’hommes ; cloches d’église ; le chœur commence. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1(cf commentaires)

Messages

  • je lisais, admirative, j’aimais beaucoup "la journée coule et se déverse", et me demandais malicieusement si je n’allais trouver rien à redire (puisque c’est mon rôle habituel sur ce journal envagué...) et puis si, mais c’est une inadvertance, à l’évidence, Christine les cloches de l’église t’ont envahi la tête, car le mot qui précède "chiens" n’est pas "cloches" mais "roues"... (et d’ailleurs comment le dira-t-on ? roues tout court ? bruits de roues ? roulements ?)

    • Ah, mais merci ! (gling gling ma tête) (mais à quoi est-ce que j’ai pensé ?) (pour ça que tous les commentaires me sont utiles, infiniment) (un jour je vais caser un micro-onde ou une montre seïko à quartz dans les vagues et il faudra SURTOUT m’en empêcher ! :-))
      je mettrais "roues" je crois
      (aller à l’essentiel, là peut-être)

  • à la réflexion, plutôt que cris d’hommes, je dirais bien "des hommes qui crient"...

  • 1) un micro-onde ou une montre seïko à quartz... ou un opossum !
    2) moi aussi c’est la sonorité qui me perturbe (dans "cris d’hommes")
    3) merci ? vraiment pas de quoi... je m’amuse, moi, à critiquer, le nez en l’air !

  • là je déclare forfait, esprit trop lent, anglais trop loin, monde matériel trop impérativement présent..
    juste ça : le doute est nécessaire (existe aussi sans doute, j’espère, chez Yourcenar même si, une fois qu’elle a tranché pour un peu d’indépendance le doute ne se voit plus), honnête, salutaire... et fatigant
    Admire, soutiens sans moyen dans mon petit coin

  • je me demandais, Christine, quels liens entretenaient Virginia Woolf avec le lecteur/la lectrice lorsqu’elle écrivait , et comment toi, la traductrice prends en compte ces liens ou pas ?

    • Merci beaucoup Ana, je ne sais pas si je vais bien savoir répondre. je crois que je tente de m’aligner sur ce qu’elle dit à propos du lecteur :
      « Ne donnez pas d’ordre à votre auteur ; essayez de devenir lui. Soyez son collaborateur et son complice. Si dès l’abord vous reculez, si vous faites des réserves, des critiques, vous vous empêchez de tirer tout le profit possible de ce que vous lisez. Mais si vous ouvrez votre esprit aussi large que possible, des signes, des indices d’une finesse presqu’imperceptible dans le tour et le détour des premiers phrases vont vous mettre en présence d’un être humain différent de tous les autres. »
      (la note intégrale est chez Florence Trocmé sur Poezibao)
      je tente d’ouvrir mon esprit le plus possible pour aller vers elle
      (et aussi en postant les textes ici, pour aller vers vous tous)
      je ne sais pas dire autrement :-)

  • Oui le doute est un choix fertile. La sonorité, tu as raison. J’ai commencé à lire des pages entières à voix (basse,) et la musique est incroyable. Tout le texte est un long poème, et je crois que les passages sur l’écriture poétique donnent une des vérités de tout le livre. Pour cette musique, toute traduction est forcément en deça, mais chapeau.

    Dans ce passage superbe "Mes plissements les plus secs se mouillent ; mon corps froid se réchauffe ; c’est inondé et luisant. L’eau dévale, me drape comme une anguille. " j’hésite avec "il s’inonde et luit".

  • et prendre la liberté de regrouper, de mettre mon corps froid se réchauffe, inondé (ou ruisselant) et luisant ?
    pars sur pointe des pieds, ferais mieux de m’occuper du truc qu’avais en tête et que n’écris pas

  • Bonjour,

    Votre blog est fort captivant, je vais immédiatement le transmettre à une collègue qui semble être en phase avec vous et je suis sure qu’elle m’en remerciera. Un grand merci pour cet article et le temps passé pour regrouper ces données. Je serais reconnaissante d’avoir la chance de vous relire sur ce sujet bientôt. A bientôt !

    Cathy Zeid

    Rémi Ohayon

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