"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // la chapelle de Ronchamp (journal du Théodolite)

#Théodolite #profondeurs2

dimanche 23 juin 2013, par Christine Jeanney

(projet initial Théodolite et ses fragments)

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(...) il me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et de longs souterrains qui se ramifiaient. » (L’Aleph)

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Nous ne sommes pas perdues. Nous respirons, et la respiration c’est la descente.

Vers la nuit noire, celle qui est cachée sous la terre, nous toutes nous avançons.

(il faudrait comprendre pourquoi cette attirance, peut-être provoquée par le vertige du vide et l’appel du déséquilibre ; on se pose la question, elles et moi, mais aucune n’a l’intention de creuser assez loin pour répondre, ou ce serait une réponse si intime qu’elle chasserait la formulation)

Ils disent en haut que la nuit tombe, ils ne savent pas qu’elle monte du sol. C’est une louve. On entend son souffle parfois, mais il faut retenir le sien. Elle sort par tous les pores, ses pattes pédalent dans le ciel vide, ça pourrait être drôle. Absurde, la quantité d’effroi qui glace le sang et le rire réprimé.

Elle n’est pas démultipliée comme les silhouettes de moi – M’asseoir au bord, sauter, m’asseoir au bord, sauter, m’asseoir au bord, sauter égrènent les petites voix – elle grandit. Un fleuve dans sa crue inversée. La nuit louve gigantesque ne coule pas sur les têtes, mais s’élève.

Ce sera aux autres maintenant de réagir. Nous, nous sommes sous la terre et déjà avalées, donc nous n’avons plus peur. Il y a des ossements et de petits colifichets, du drame et de l’inoffensif liés, comme dans la vie.

La vie veut ça, tout ça, ce mélange. La paume des mains lacérée, et le ballon qu’on lance. La vie veut ça, qu’à chaque angle de rue calme en soleil, on tourne et c’est la guerre. Qu’à l’angle de la rue suivante, on joue, on se prépare des maquillages.

La grande louve est partout sur la terre maintenant, elle respire. Les surfaces sans lumière retrouvent leur identité. Les couleurs ne viennent plus faire barrage. La surface est une peau sans teinte, ce sont nos yeux qui élaborent. Débarrassée des cônes et bâtonnets, sans les rétines, la surface se reprend, la surface se récupère. Nous ne nous posons pas la question de comment est le monde quand nous le ne voyons pas, les surfaces se reposent. L’une de nous pense que les surfaces sont moirées, cabossées et luisantes, de ce gris métallique et mou qui n’existe qu’en dehors des yeux. Les autres l’approuvent silencieusement.

Sauf celles qui sont déjà plus bas. Sauf celle qui réfléchit à comment infléchir le sol pour son creusement propre. Elle pense que vivre sous la terre n’est pas vivre enterré. Qu’il n’y a pas de deuil ou de cérémonie à faire. Qu’il s’agit d’un plongeon, d’un embrassement (elle n’est même pas inquiète d’être la seule à le croire, n’y a même pas pensé, se dit qu’elle se démultiplie, qu’elle aussi est en excroissance, le mouvement souterrain tout autour d’elle qu’elle sent, qu’elle suit, ce geste, flottaison lourde, au corps comme la louve, d’une couleur grise sans lumière, en expansion, elle le sait sans le dire que nous sommes toutes plusieurs).

(work in progress)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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