"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -23 [my mind pour]

lundi 24 juin 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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ce temps infini que j’ai passé à tourner et retourner dans mon pauvre crâne "Out of me now my mind can pour"... jusqu’à ce que my mind pour tant et tellement qu’il n’en reste plus que trois gouttes minuscules
vraiment une leçon de patience, qui tient autant du triple axel que de la copie minutieuse d’une fresque, armée d’un tout petit crayon

et très difficile d’expliquer le ressenti, une fois le paragraphe traduit (il y a de la fierté, de l’inquiétude, de la sérénité, de l’étonnement, de la joie, de la fatigue, du calme, et tous ces sentiments ensemble ne savent pas tenir en un seul mot)

work in progress toujours

’As I fold up my frock and my chemise,’ said Rhoda, ’so I put off my hopeless desire to be Susan, to be Jinny. But I will stretch my toes so that they touch the rail at the end of the bed ; I will assure myself, touching the rail, of something hard. Now I cannot sink ; cannot altogether fall through the thin sheet now. Now I spread my body on this frail mattress and hang suspended. I am above the earth now. I am no longer upright, to be knocked against and damaged. All is soft, and bending. Walls and cupboards whiten and bend their yellow squares on top of which a pale glass gleams. Out of me now my mind can pour. I can think of my Armadas sailing on the high waves. I am relieved of hard contacts and collisions. I sail on alone under the white cliffs. Oh, but I sink, I fall ! That is the corner of the cupboard ; that is the nursery looking-glass. But they stretch, they elongate. I sink down on the black plumes of sleep ; its thick wings are pressed to my eyes. Travelling through darkness I see the stretched flower-beds, and Mrs Constable runs from behind the corner of the pampas-grass to say my aunt has come to fetch me in a carriage. I mount ; I escape ; I rise on spring-heeled boots over the tree-tops. But I am now fallen into the carriage at the hall door, where she sits nodding yellow plumes with eyes hard like glazed marbles. Oh, to awake from dreaming ! Look, there is the chest of drawers. Let me pull myself out of these waters. But they heap themselves on me ; they sweep me between their great shoulders ; I am turned ; I am tumbled ; I am stretched, among these long lights, these long waves, these endless paths, with people pursuing, pursuing.’

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« En pliant ma robe et ma chemise, dit Rhoda, j’enlève aussi ma volonté désespérée d’être Susan, d’être Jinny. Mais je vais étirer mes orteils, jusqu’à ce qu’ils touchent la barre au bout du lit ; je me rassurerai en touchant la barre, cette chose solide. Maintenant je ne peux plus me noyer ; je ne peux plus couler entièrement à travers le drap fin. Et maintenant, j’allonge mon corps sur ce matelas frêle, je reste suspendue. Je suis au-dessus de la terre à présent. Plus besoin d’être debout, heurtée et abimée. Tout est doux et souple. Les murs et les placards blanchissent, leurs carrés jaunes se penchent avec, tout en haut, la lueur du verre pâle. Mon esprit peut maintenant se déverser hors de moi. Je peux voir mes Armadas voguer sur les hautes vagues. Je suis délivrée des chocs et des collisions. Je navigue seule au pied des falaises blanches. Oh, mais je coule, je tombe ! Là c’est l’angle du placard ; là le miroir de la nurserie. Mais ils s’étirent, ils s’allongent. Je coule à pic sous les plumes noires du sommeil ; ses ailes serrées me pressent les yeux. En traversant le noir, je vois les plate-bandes étroites et madame Constable surgir à l’angle d’un buisson d’herbes de la pampa, elle me dit que ma tante est venue me chercher en voiture. Je m’élève, je m’échappe et, avec mes bottes à ressorts, je passe par-dessus la cime des arbres. Mais ensuite je retombe dans la voiture, devant la porte d’entrée, là où elle est assise, ses aigrettes jaunes dodelinantes, ses yeux durs comme des billes de verre. Oh, se réveiller, sortir du rêve ! Regarde, ici c’est la commode. Il faut que je me sorte de ces eaux. Mais elles s’accumulent les unes sur les autres, contre moi ; elles me roulent entre leurs grosses épaules ; je suis renversée ; je dégringole ; je suis tiraillée au milieu de ces lumières interminables, de ces vagues interminables, de ces chemins infinis, et des gens me poursuivent, me poursuivent. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • pas facile c’est vrai, j’ai tendance à froncer le nez devant déverser (suis raciste pour les mots, parfois, idiotement, l’aime pas comme son) mais c’est vrai verser serait insuffisant.. tu as raison, je l’avoue - m’agace mais c’est bien cela, je trouve.
    Juste - ça me vient maintenant, et au nom de quoi est ce que j’ose,... indulgence demandée, considère ça uniquement comme marque d’intérêt.. - est ce que on ne pourrait pas
    "hors de moi se déverse (ou se répend, mais non ce n’est pas ça) mon esprit.."
    et voilà que je joue le Bourgeois Gentilhomme !
    non, définitivement tu as raison

  • Ordinairement je conteste, j’ergote, je chipote ; mais aujourd’hui ce n’est pas le jour ! Non, aujourd’hui chapeau, toute une palanquée de chapeaux même, devant le travail de Christine. "Mon esprit peut maintenant se déverser hors de moi." Solution simple, élégante, qui rend compte de tous les éléments de la phrase, les associe harmonieusement. J’approuve tous les choix, "souple" pour "bending", "chocs" pour "hard contacts", "noir" pour "darkness"... Il me semble que je n’ai jamais lu VW avec autant d’attention qu’à travers ces extraits du work in progress ; il est vrai qu’autrement, et sauf à avoir incommodément deux livres ouverts l’un sur l’autre, je ne peux guère comparer la VO et la VF. Alors merci pour la porte ouverte de ce laboratoire...

    • Alors là, Elizabeth, c’est carrément inaspettato ! (je me demande si ce n’est pas le paragraphe où je me suis le plus laissée aller, avec un "go, go !"’ à la fois craintif et incontournable :-)) (et j’étais sûre que tu verrais quelque chose qui m’aurait échappé !)
      (merci pour tous ces chapeaux :-)) (oui, noir pour darkness, c’est venu au dernier moment, en relisant, pour le rythme fluide qu’obscurité hachait)

  • Superbe.
    Je me serait arrêté là, mais SPIP exige au moins 10 caractères dans un commentaire. Alors j’ajoute merci.

  • Je découvre ce blog aujourd’hui même (merci brigetoun pour les petits cailloux blancs) et je suis vraiment enthousiasmé. A la fois par le choix de Virginia Woolf que j’aime énormément et par l’idée d’ouvrir à tous ce Work in Progress. Je ne suis pas angliciste - au vrai je ne suis rien - mais je me régale à sauter d’une phrase à l’autre en comparant ce qui est écrit et ce que j’ai - un peu - traduit à la volée.
    Je crois que je vais passer de bons moments grâce à cette belle idée de nous montrer ce chemin en cours de défrichement.
    Ce qui ne gâche rien ce sont les commentaires qui enrichissent et éclairent le travail en cours et nous donnent un bel exemple vivant de "lector in fabula" (euh là j’emprunte le terme à Umberto Eco pour faire mon intéressant.)
    Bonne suite !

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