"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // la chapelle de Ronchamp (journal du Théodolite)

#Théodolite #surface

mercredi 3 juillet 2013, par Christine Jeanney

(projet initial Théodolite et ses fragments)

.

.

.

(...) il me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et de longs souterrains qui se ramifiaient. » (L’Aleph)

(neuf portes, et sur l’une d’elles le mot surface)

.

Dans la voiture, garée sous les arbres, les gouttes résonnent en tombant sur le toit, chaque impact est une petite craquelure, un rythme chaotique, les sons changeants comme des coups mitraillent ou se dévident, bobines de sons, chaque gouttelette prise dans sa descente suit son chemin le long des branches, le dos, la paume et le revers des mains des feuilles, invisibles dans l’habitacle. Les gouttes tombent toutes ensembles, uniques et isolées, unies et solidaires dans la soumission verticale, j’écoute, j’attends.
Nous nous déplacerions à la surface ; ce que vivent les oiseaux, les rapaces, lorsqu’ils se coulent à l’intérieur de l’air. Nous avancerions sans sens et sans conscience de sens : la surface est ici si prégnante, si perméable à nous, ce que nous sommes, nous nous mélangerions en elle dans un partage, dépossédés de hauts de bas, insouciant, absorbés par la houle de l’air ; et nous voyagerions sans sens, des entités communes, individuelles, enlacées, séparées et constantes, un flux qui ne désépaissit que faiblement, et s’étoffe l’instant qui suit, certain au fond d’être immuable dans son mouvement même, sa nature même, que ce mouvement fabrique, qui nous fabrique, nous donne consistance, nous sommes mouvement entier et divisé en milliards de cellules flottant à la surface du monde.
Sur le dos, sur le ventre, comment savoir. Allongés, coulés dans l’air, détendus, flottant, dénervés, flasques – sans l’écœurement léger de « flasque » et le sel de mépris du mot.
La tête dans le prolongement du corps. Et les yeux deux orbites dirigées vers le bas, deux coupelles où les images miroitent.
Sensations d’oiseaux, de rapaces. Le milan et la buse forment des cercles enchaînés l’un à l’autre, les décalant d’un cran à chaque nouveau passage, et chaque cercle nouveau se noue dans celui qui, a peine dessiné, déjà se perd. Si du crayon on les suivait, des spirales couvriraient le ciel.
Je plante une aiguille dans la terre pour la percer de part en part. D’un côté est trouée la surface de R, une pointe, peut-être une pancarte, la bâche bleue du tas de bois ou la Chapelle. De l’autre, l’aiguille perfore une étendue de mer au large de la terre Aotearoa, Nouvelle Zélande en maori, peut-être calme, peut-être chancelante, la houle ; et peut-être, plus au large, un continent mouvant de détritus s’approche, une île de déchets, bleu des bouteilles de plastique, ocre du bois, des boues, verts sapin des mousses et des lichens, et l’écume blanche sur le pourtour, ce qui arrive quand la mer se contracte.
Nous pourrions suivre la surface sans la heurter, et voler dans son ombre sans la casser. Nous n’aurions plus besoin de traverser. Cette fine frontière serait le pays même. La pellicule la matière même. Si difficile à concevoir quand nous pesons plus lourd que l’air, quand nos pieds creusent, écrasent, malmènent. La surface deviendrait le champ d’action palpable et il faudrait s’y déplacer sans la trahir. Si difficile de se fier à elle seulement, de la penser en tant que telle, quand on porte depuis si longtemps ce geste de la déchirer sans la voir.

(work in progress)

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.