"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // la chapelle de Ronchamp (journal du Théodolite)

#Théodolite #s’approcher

dimanche 7 juillet 2013, par Christine Jeanney

(projet initial Théodolite et ses fragments)

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(...) il me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et de longs souterrains qui se ramifiaient. » (L’Aleph)

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Et si je me trompais depuis le tout début ?

Il est possible que s’approcher soit une tromperie, qu’en soi le terme n’annonce pas ce qu’il désigne, que l’employer tient du hasard, et que l’approche mérite une autre approche (je me retiens de rire).
Ce ne serait pas cette avancée, certaine ou incertaine vers un point éloigné, pas ce chemin qui ajoute un pas à un autre pour rejoindre, pas ce dessin de ligne presque droite, à peine tremblée, avec un mouvement qui appelle une visée, point de départ / point d’arrivée. Non, approcher ne serait pas si simple.
Et si c’était s’écarter avant tout ? La visée et le point d’arrivée comme prétexte, et la ligne tremblée en elle-même la chute et son aboutissement ? Si depuis le départ c’étaient les formes noires alignées derrière la vitrine qu’il fallait suivre, écouter leur commandement, elles qui savent – yeux étanches et silhouettes divines, l’obscurité faite femme et dupliquée – que la vitre ne sépare rien ?
Quelque part une salle immense, un brouhaha. Ou bien c’est un hangar, je n’ai pas décidé encore. Les tables très longues peuvent accueillir douze personnes à la fois, les nappes sont blanches, les couverts transparents. Les invités se déplacent immobiles, bras droits serrés le long du corps, ils se meuvent sans bruit d’une table à l’autre, d’un groupe à l’autre sans jamais faire mine de s’asseoir et les assiettes sont vides, car c’est du vide ici que l’on sert pour repas (et personne pour s’en offusquer).
Le bruit est incroyable. Les murs, tendus de toiles, murs de tentes, ou blocs de parpaings retiennent les bruits et les lancent au hasard dans la salle, les relancent dans toutes les directions possibles. Quand les bruits se rencontrent au centre, c’est comme un crash, qui génère d’autres bruits mécaniquement. Et ainsi ils se reproduisent. Il suffisait d’un seul au commencement, à hauteur d’une chaise qui ne sert pas, pour que naisse cet invraisemblable, ce chaos perpétuel, cette houle de fusion sonore, d’où des bulles de bruits plus petits s’élèvent pour se dissoudre.
Personne ne s’en émeut et tous les invités se croisent, se saluent, se cherchent, se groupent avant de se quitter. Ils portent des pardessus noirs sans poches et leurs mâchoires sont identiques, carrées, leurs yeux bleu pâle tous accordés, un petit éclat blanc et vif à l’angle sous la paupière.
Lorsqu’on s’éloigne un peu, maladroitement, en cherchant une issue, une porte manquante – ou masquée, tant de gens, tant de bruits –, ils deviennent plus petits et les tables de minces rubans filiformes, et les assiettes des billes, et les flûtes des aiguilles. Les pardessus noirs dansent un pas connu d’eux seuls, très compliqué, un tango silencieux, répétitif, chacune de ses phases, un-deux-trois, se retrouve plus loin comme reprise en écho par quelqu’un mais sans rythme, en décalage, perpétrée à dessein pour mieux perdre les yeux, favoriser les bruits, gonfler leur importance.
Si l’on s’éloigne encore, la salle – c’est un hangar – perd bizarrement sa forme de rectangle. C’est une ventouse géante au manche haut comme un mât. Et les bruits tourbillonnent au centre, elle les reçoit, les appelle nommément, chacun un signe distinctif.
Si de loin les tables et les invités rétrécissent, les bruits grandissent, ce sont des ventres d’ogres qui se choquent, s’écrasent les uns contre les autres, et leurs rebonds assourdissants les encouragent, les rendent heureux et forts, brutaux, comme des enfants.
Cette ventouse est dangereuse. Pour la contrer, il faut s’en éloigner, mais pas seulement. Il faut s’approcher d’un point inconnu, vers le sud. Un endroit fait d’air blanc et dense. Un endroit mort et brillant à la fois, un endroit lourd du poids de sa blancheur.
Il faut s’arracher à l’emprise du tourbillon ventouse qui happe bras et jambes, et aussi les cheveux, le cerveau. S’approcher est une lutte, une extraction. S’approcher est une volonté brève que l’on devient forcé de suivre pour qu’apparaisse demain. S’approcher ne veut pas d’un aller-retour. N’est pas désinvolte, ni curieux. S’approcher est un acte brave. Barbare. Doit se faire en violence. Un acte décisif. Savoir, comprendre, en tenir compte : il n’y aura pas de deuxième chance.

(work in progress)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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