"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -26 ["un nez comme une montagne au coucher du soleil"]

jeudi 5 septembre 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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’After all this hubbub,’ said Neville, ‘all this scuffling and hubbub, we have arrived. This is indeed a moment — this is indeed a solemn moment. I come, like a lord to his halls appointed. That is our founder ; our illustrious founder, standing in the courtyard with one foot raised. I salute our founder. A noble Roman air hangs over these austere quadrangles. Already the lights are lit in the form rooms. Those are laboratories perhaps ; and that a library, where I shall explore the exactitude of the Latin language, and step firmly upon the well-laid sentences, and pronounce the explicit, the sonorous hexameters of Virgil, of Lucretius ; and chant with a passion that is never obscure or formless the loves of Catullus, reading from a big book, a quarto with margins. I shall lie, too, in the fields among the tickling grasses. I shall lie with my friends under the towering elm trees.
‘Behold, the Headmaster. Alas, that he should excite my ridicule. He is too sleek, he is altogether too shiny and black, like some statue in a public garden. And on the left side of his waistcoat, his taut, his drum-like waistcoat, hangs a crucifix.’
‘Old Crane,’ said Bernard, ‘now rises to address us. Old Crane, the Headmaster, has a nose like a mountain at sunset, and a blue cleft in his chin, like a wooded ravine, which some tripper has fired ; like a wooded ravine seen from the train window. He sways slightly, mouthing out his tremendous and sonorous words. I love tremendous and sonorous words. But his words are too hearty to be true. Yet he is by this time convinced of their truth. And when he leaves the room, lurching rather heavily from side to side, and hurls his way through the swing-doors, all the masters, lurching rather heavily from side to side, hurl themselves also through the swing-doors. This is our first night at school, apart from our sisters.’

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je suis toujours frappée par l’acuité de Virginia W et par la difficulté de rendre ici à la fois sa précision et son humour
la description du directeur et des professeurs clonés, animés de la même chorégraphie (assez monty-pythonesques finalement) m’émerveille
ainsi que cette idée de les dépeindre dans une sorte de luminosité gominée, statuesque, factice (on suppose que, sur eux, une pichenette de l’index replié les ferait sonner creux)
leur assise, position de détenteurs du savoir respectables, est démentie par le déséquilibre physique qu’ils exposent (ils tanguent, se tiennent debout sur un pied, un peu comme des flamants roses, mais en bien plus noir et pontifiant)
la description du nez du directeur, poétiquement ironique, ou ironiquement empoésiée, fait mon bonheur
mais cet humour est sous forme homéopathique (d’abord parce que Virginia W pense que nous sommes assez intelligents pour comprendre vite et en peu de mots, et ensuite parce que ce que vivent ces enfants est d’une rudesse froide qui pince le cœur : pas question de prendre à la légère ce décalage, ce comique empli de tristesse des choses pitoyables)

work in progress, toujours

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« Après tout ce brouhaha, dit Neville, tout ce grabuge et ce brouhaha, nous sommes arrivés. C’est vraiment un grand moment – un moment vraiment solennel. J’avance, comme un lord qui prend possession de sa nouvelle propriété. Voilà notre fondateur ; notre illustre fondateur, debout dans la cour, un pied en l’air. Je salue notre fondateur. Un air de noblesse romaine flotte au-dessus de ces austères cours carrées. Déjà les lampes sont allumées dans les salles. Ici, ce sont les laboratoires peut-être ; et là, la bibliothèque où j’explorerai l’exactitude de la langue latine, où je m’élèverai fermement sur des phrases bien construites en déclamant les hexamètres précis et sonores de Virgile, de Lucrèce ; et je chanterai les amours de Catullus, avec une passion qui jamais n’obscurcit ni ne déforme, en les prenant dans un gros livre, un in-quarto avec des marges. Je me coucherai aussi dans les champs, chatouillé par l’herbe. Je m’allongerai avec mes amis sous la majesté des ormes.
Regardez, le directeur. Quel dommage que je le trouve si ridicule. Il est trop lisse, il est réellement trop lustré et trop noir, on dirait une statue dans un jardin public. Et sur le revers gauche de son gilet, de son gilet serré, tendu comme une peau de tambour, un crucifix se balance. »
« Le vieux Crane, dit Bernard, maintenant se lève pour nous parler. Le vieux Crane, le directeur, a un nez comme une montagne au coucher du soleil et une fossette bleue au menton, comme du bois dans un ravin qu’un touriste aurait fait brûler ; comme du bois dans un ravin vu depuis la fenêtre d’un train. Il se balance doucement, pendant son discours retentissant, superbe. J’aime les mots retentissants et superbes. Mais ses mots sont trop chaleureux pour être vrais. Pourtant il est, en ce moment même, convaincu d’être sincère. Et quand il quitte la pièce en tanguant lourdement d’un pied sur l’autre, qu’il se lance à travers les portes battantes, tous les maîtres quittent la pièce en tanguant lourdement d’un pied sur l’autre et se lancent à travers les portes battantes. C’est notre première nuit à l’école, sans nos sœurs. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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