"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[de bord]

mais qu’est-ce que c’est donc un noteurnum’ ?

vendredi 20 septembre 2013, par Christine Jeanney

dans la rubrique Journal de rien, idées en l’air, je place ici ma réponse à la question
"un auteur numérique, qu’est-ce que c’est ?"
que m’a posée par le CRL de Bourgogne pour son numéro de septembre, Bourgogne côté livre (une revue qui s’adresse essentiellement aux professionnels du livre)

je suis contente de la mettre en ligne ici, avec les liens qui la composent, et qui n’apparaissent ni sur le papier (ah c’est bête ça), ni sur l’exemplaire en ligne (là c’est tétrange trouve-je)

bien sûr, ma réponse est de petite taille,
(et l’idée c’est "n’ayons pas peur")
(ainsi que "le monde est grand et nous nous sommes petits", ma devise en ce moment)

***
Un auteur numérique aujourd’hui, qu’est-ce que c’est ?

Je pose la question bien naïvement, avec la quasi certitude de ne pas pouvoir y répondre. Le terme numérique recouvre un espace si large... On pourrait avancer qu’un auteur numérique se trouve, en principe, sur Internet (c’est déjà ça !). Mais en creusant un peu, il y a autant de façon de s’emparer de la toile que d’auteurs. Tous connectés, tous différents, chacun avec sa voix, ses attentes, ses impulsions.
Certains s’entre eux investissent le lieu en tant que tel. Je ne peux parler ici que de ce que je connais (ou pense connaître), ma pratique, au milieu de centaines d’autres.
J’utilise mon site pour écrire. Pas comme une vitrine statique d’autopromotion, mais en tant qu’espace de travail. Et j’écris, tous les jours.
Chaque jour - ou presque -, mise en ligne d’un texte à contraintes formelles qui vient s’insérer dans une série. Ou d’une image (photo/collage). Ou du fragment d’un projet plus vaste, publié à mesure que j’y travaille. Ou d’un paragraphe de la traduction dans laquelle je suis plongée. Ou d’un extrait de texte d’auteur que j’aime, contemporain ou pas, connu ou pas, qui me frappe ou me déstabilise.
Écrire dans la perspective de la mise ligne, donc « à voix haute » et non pas dans le silence d’un tiroir inaccessible de bureau, m’encourage à travailler, re-travailler l’écriture. Le site agit alors comme une mise en perspective, un pas de côté pour considérer ou reconsidérer, avec la possibilité offerte ensuite d’embrasser telle ou telle direction, ou de garder une idée pour l’approfondir.

Le lieu où j’écris (Internet) n’est pas forcément un chaos désorganisé. Je fais du tri : sur mon fil Twitter se succèdent les nouvelles du monde et les paroles d’auteurs qui disent ce monde, car eux-aussi parlent « à voix haute ». Je peux les lire, pratiquement en temps réel. Découvrir un cut-up de Lucien Suel, les parcours dans une ville de Cécile Portier, les fenêtres ouvertes d’Anne Savelli, les traces et les lignes de Pierre Ménard, les traversées de Mahigan Lepage... Les lire, eux et tant d’autres (la liste est longue et ne saurait se limiter, j’aurais trop peur d’en oublier), participe aussi au travail d’écriture pour moi. Une auteure récemment disparue, Maryse Hache, appelait cela très justement le lirécrire. Tous expérimentent, offrent journaux, poèmes, fictions, réflexions, lectures, traductions, créations...

J’ai aussi la chance de participer à une coopérative d’auteurs hors norme, Publie.net. Créée par François Bon, elle publie des textes numériques à petits prix, dont certains sur format papier. Polars, poésie, littérature contemporaine, nouvelles traductions, classiques, essais, et la nouvelle revue en ligne Nerval, pour ne citer que quelques exemples, c’est foisonnant et toujours renouvelé. Certains de mes projets, d’abord ébauchés sur mon site, une fois menés à terme, ont trouvé avec Publie.net un nouvel agencement interne, une autre façon d’être lus sous la forme qu’est l’epub.

Je suis donc « connectée » et même très connectée. Mon travail est visible sur mon site-atelier aux portes toujours ouvertes.
Mais, si cette connexion est importante pour moi, elle l’est autant que d’autres paramètres qui, tous réunis, font que j’écris avec ce que je suis.
J’ai parfois peur que l’étiquette « auteur numérique » induise systématiquement, et de façon réductrice, les termes obligés de technologie, instantanéité, sons, liens, vidéos, etc, qu’on apparente facilement au zapping, au superficiel, ce qui n’est pas toujours le cas.
Danièle Carlès a proposé récemment sur son blog, jour après jour, sa nouvelle traduction des Satires d’Horace, annotées et commentées. Une version livre numérique, puis papier en a été faite, à la lecture dense, inscrite en soi dans la durée. Pas de tempo éphémère donc, rien de l’ordre du zapping, mais peut-être un exemple de la modernité d’un support mis au au service la modernité d’un texte pourtant né en 29 av JC...

La grande chance d’un auteur actuel est de pouvoir s’emparer d’outils neufs. De les utiliser comme ouvertures des possibles. Ce ne sont pas simplement des gadgets ou un habillage de façade. L’outil fait sens, et je ne suis pas sûre que l’écriture, dans son essence même, ne reste pas ce geste inchangé, ce corps à corps bizarre avec les mots, la volonté obstinée de dire le réel, la fiction, ou tenter de les transcender.
Le numérique peut changer ce lieu de passage d’une parole donnée entre soi et l’autre. Il facilite sa diffusion, peut contribuer à sa naissance. Sans doute modifie-t-il aussi ce mythe de l’écrivain solitaire pour le faire descendre de sa prétendue tour d’ivoire et qu’il soit un marcheur au milieu des autres. Et quelle opportunité incroyable, quand se créent des passerelles à visées multiples qui font communiquer entre eux, auteurs, textes, lecteurs. Alors pourquoi ne pas s’en saisir, s’y plonger ?

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