"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES PONCTUELLES //

[la vie avec Planck]

— qu’est-ce qu’il y avait...

mardi 1er octobre 2013, par Christine Jeanney


— qu’est-ce qu’il y avait avant le commencement ?

je suis dans la voiture, sagement installée à l’arrière, et c’est Planck qui conduit

— qu’est-ce qu’il y avait avant le commencement ?

Planck n’est pas très habile, il se trompe en changeant de vitesse, fixe le rétroviseur et envisage le frein à main avec circonspection

— qu’est-ce qu’il y avait avant le commencement ?

— tu es bien attachée ?

— oui, oui

— on arrive bientôt, il faut prendre patience

pendant qu’il tourne le volant, il cherche le bouton qui sert à arrêter les essuie-glaces et, à la place, il allume les antibrouillards

— Planck ?

— oui ?

— qu’est-ce qu’il y avait avant le commencement ?

ses pieds s’agitent, ces pédales sont nombreuses, le paysage défile mais il n’y a pas de route et les panneaux pivotent sur eux comme des toupies

— tu devrais dormir un peu, dit Planck

— j’ai pas sommeil

et il m’explique l’importance du repos pour être en bonne santé, donne des détails sur la croissance, le lait qui est bon pour les os et la formation des neurones quand on dort, le cerveau comme un grand dossier aux feuilles toutes mélangées, il dit "pendant qu’on dort tout se range automatiquement"
"dors un peu" il ajoute, moi je l’écoute attentivement

et puis,
parce que quand même c’est important

— Planck ?

— quoi ?

— qu’est-ce qu’il y avait avant le commencement ?

(vivre avec Planck me rajeunit)


.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • aux alentours de 4 ans - et Planck est aussi fuyard que tous les adultes
    Je n’ai jamais compris qu’ils ne me répondent pas

  • c’est comme ce qu’il y aura après la fin : on se perd en conjectures, on a les mains qui trifouillent et les pieds qui farfouillent, je sais bien les yeux miroirs de l’âme et les sens aux aguets, on regarde, on suit son chemin, on essaye bien, tant bien que mal, d’évaluer la distance, de mesurer notre pauvre espoir, misérablement de combler les vides, les manques, de regarder en face les choses, les absents, toujours tort et le bataclan qui s’empare de nous si jamais, à un croisement, un carrefour, un rond-point, l’attention s’en va et le tricolore des feux qui nous lâche et le véhicule qui poursuit son chemin, sa route, sa lancée et nous, à l’intérieur, ça frappe sur la gauche de notre poitrine, ça cogne et ça veut s’échapper, nous agrippés au volant, des mouches avec du miel ou du vinaigre, tandis qu’à l’arrière sanglé-e- et asservi-e-, un biscuit dans une main, un sourire dans les yeux, quelques miettes diffuses sur les lèvres, un battement de cils malicieux, derrière nous, là, se pose la question...

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