"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -33 [Among the tortures and devastations of life]

lundi 14 octobre 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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un morceau assez long aujourd’hui, et qui nécessitait d’avoir deux ou trois connaissances en cricket (merci my husband de savoir tant de choses)
car les cris "Run" ou “How’s that ?” sont plutôt des termes sportifs
(il semble que Tiger Woods dise souvent “How’s that ?” lorsqu’il est satisfait d’un coup) (oui, je sais, ce n’est pas du cricket, mais l’esprit y est)

j’ai laissé pour l’instant "fredonner" alors que je sais que ce n’est pas ce verbe là que je cherche
mais le verbe qu’il me faut doit être synonyme de savonnette, je ne le trouve pas
(j’ai confiance, il viendra un jour)

et puis :
quelle merveille de traduire les Vagues

j’ai enfin compris pourquoi je vais si lentement - j’y ai mis le temps -
c’est que je ne veux pas que ça s’arrête, tout simplement

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And now,’ said Neville, ‘let Bernard begin. Let him burble on, telling us stories, while we lie recumbent. Let him describe what we have all seen so that it becomes a sequence. Bernard says there is always a story. I am a story. Louis is a story. There is the story of the boot-boy, the story of the man with one eye, the story of the woman who sells winkles. Let him burble on with his story while I lie back and regard the stiff-legged figures of the padded batsmen through the trembling grasses. It seems as if the whole world were flowing and curving — on the earth the trees, in the sky the clouds. I look up, through the trees, into the sky. The match seems to be played up there. Faintly among the soft, white clouds I hear the cry “Run”, I hear the cry “How’s that ?” The clouds lose tufts of whiteness as the breeze dishevels them. If that blue could stay for ever ; if that hole could remain for ever ; if this moment could stay for ever —
‘But Bernard goes on talking. Up they bubble — images. “Like a camel,” . . . “a vulture.” The camel is a vulture ; the vulture a camel ; for Bernard is a dangling wire, loose, but seductive. Yes, for when he talks, when he makes his foolish comparisons, a lightness comes over one. One floats, too, as if one were that bubble ; one is freed ; I have escaped, one feels. Even the chubby little boys (Dalton, Larpent and Baker) feel the same abandonment. They like this better than the cricket. They catch the phrases as they bubble. They let the feathery grasses tickle their noses. And then we all feel Percival lying heavy among us. His curious guffaw seems to sanction our laughter. But now he has rolled himself over in the long grass. He is, I think, chewing a stalk between his teeth. He feels bored ; I too feel bored. Bernard at once perceives that we are bored. I detect a certain effort, an extravagance in his phrase, as if he said “Look !” but Percival says “No.” For he is always the first to detect insincerity ; and is brutal in the extreme. The sentence tails off feebly. Yes, the appalling moment has come when Bernard’s power fails him and there is no longer any sequence and he sags and twiddles a bit of string and falls silent, gaping as if about to burst into tears. Among the tortures and devastations of life is this then — our friends are not able to finish their stories
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« Et maintenant, dit Neville, que Bernard commence. Laissons-le fredonner, nous raconter des histoires, pendant que nous sommes étendus. Laissons-le décrire ce que nous avons tous vu, qu’il le transforme en scène. Bernard dit qu’il y a toujours une histoire. Je suis une histoire. Louis est une histoire. Il y a l’histoire du cireur de chaussures, l’histoire de l’homme qui n’a qu’un œil, l’histoire de la femme qui vend des bigorneaux. Qu’il fredonne son histoire pendant je m’allonge encore, et que j’observe les silhouettes aux jambes raides et caparaçonnées des batteurs à travers les herbes qui s’agitent. On dirait que c’est le monde entier qui s’écoule et qui s’incurve – sur la terre les arbres, dans le ciel les nuages. Je lève les yeux, par-dessus les arbres, vers le ciel. Comme si le match se jouait là-haut. Faiblement, dans la douceur des nuages blancs, j’entends crier "Un point", j’entends crier "Et celle-là ?". Les nuages perdent des touffes de blancheur quand le vent les décoiffe. Si ce bleu pouvait durer toujours ; si cette trouée pouvait toujours rester ouverte ; si ce moment pouvait durer toujours –

Mais Bernard parle encore. Des bulles montent – des images. "Comme un chameau",... "un vautour". Le chameau est un vautour ; le vautour un chameau ; Bernard est un fil qui se balance, relâché mais séduisant. Oui, lorsqu’il parle, pendant qu’il fait ses comparaisons stupides, la légèreté vous gagne. Vous flottez, comme si, vous aussi, vous étiez une bulle ; vous vous libérez ; vous pensez "je me suis échappé". Même les petits garçons potelés (Dalton, Larpent et Baker) s’abandonnent. Ils préfèrent cela au cricket. Ils attrapent au vol les phrases qui montent en bulles. Des plumets d’herbes leur chatouillent le nez. Ensuite, nous sentons tous que Perceval s’est allongé, lourdement, parmi nous. Avec sa curieuse façon de s’esclaffer, il approuve nos rires. Mais maintenant il se retourne dans l’herbe haute. Il mâchonne, je crois, une tige entre ses dents. Il s’ennuie ; moi aussi je m’ennuie. Bernard le remarque tout de suite. Je sens dans sa phrase un effort, une extravagance, comme s’il disait "Regardez !" mais Perceval répond "Non". Il est toujours le premier à repérer le manque de sincérité ; et il est brutal à l’extrême. La phrase se termine en queue de poisson. Oui, l’affreux moment arrive où les pouvoirs de Bernard s’affaiblissent [1], il n’y a plus d’autres phrases et il s’affaisse, il tripote un morceau de ficelle et il se tait, bouche ouverte, comme s’il allait fondre en larmes. Parmi les accablements, les tourments de la vie, en voilà un – nos amis sont incapables de finir leurs histoires. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1modifié en "le pouvoir de Bernard s’affaiblit", grâce à la belle remarque d’Elizabeth ici http://christinejeanney.net/spip.php?article806#forum3024

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