"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

la porte Souabe

samedi 2 novembre 2013, par Christine Jeanney

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la porte Souabe, la vieille avec son âne, ce n’est pas un tableau bucolique ni charmant, ça fait froid ça transperce, de gros flocons tout gonflés d’eau, et quand ça brûle l’été, les hommes, au moins quatre, deux de chaque côté, au creux de l’épaule une barre sous un socle où la statue de saint Antoine oscille, dans sa main droite une longue tige feuillue à fleur de lys ne se balance pas, et dans la gauche l’enfant Jésus, son visage de papier mâché, la peau sombre et sa robe étalée, rigide et blanche, l’air chaud, les femmes suivent, six femmes, trois de chaque côté, elles soufflent et portent la madone aux deux bras écartés, bleu intense, bras qui montrent à ses pieds deux petites figures qu’on dirait deux poupées, en habits noirs on s’évente derrière au rythme des tambours, les grillons crissent continuellement cette note bourdon qui lie ensemble musique et pas, ni bucolique ni charmant, ce tableau, quand le curé les a bénis tous un par un, sans doute que les femmes pleuraient, un par un tout un groupe d’enfants partant à pied pour Naples, puis de là à Marseille, puis vers Lyon, les contrats sont signés, c’est du travail dans des verreries et du sommeil sur des paillasses, ils savent à peine écrire, des hommes, plusieurs, s’en vont vers l’Argentine, les États-Unis, le Brésil, lui a fait ses adieux, il n’est plus un enfant et pas encore un homme, a marché vers les Alpes, les traverse, et ce qu’il avait dans ses poches on ne sait pas, ni à quoi il pensait en suivant saint Antoine sous l’arche la dernière fois, ni le nom de ce jour quand il s’est retourné pour voir la porte Souabe de loin, ni s’ils étaient plusieurs autour lui et s’ils chantaient, ni ce que la vieille a pensé, les mains devant sa robe pâle / sur cette photo on ne comprend pas tout de suite, on pense à une capeline, un chapeau d’une rare élégance, au portrait d’une jeune aristocrate entourée de ses trois enfants, puis c’est leurs yeux, des regards identiques, sauf pour le tout petit au visage de profil, la jeune femme, sa fille, son fils, ils ont tous les mêmes yeux durs, noirs, saturés, fragiles, bordés d’épuisement, c’est là qu’on réalise que le chapeau si haut si élégant est un ballot de linges, en son centre une chaîne fine avec un crucifix doré, la petite porte aussi un paquetage comme un oreiller mince de vêtements noués, le garçon porte le bébé, ce sont des tempêtes statiques, eux dérivent, emmènent avec eux leur chez soi / un fil existe, c’est ce que dit la voix, un fil existe, elle insiste ; elle voudrait que je réalise comme ce fil est inévitable, et flexible, et à quel point il est capable de se distendre jusqu’à l’effilochement, sans se rompre ni disparaître
[suivant / sans se rompre]


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