"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

ça déborde

mardi 5 novembre 2013, par Christine Jeanney

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ça déborde, un homme porte une femme sur son dos rue de Lourmel – est-ce que c’est elle ? celle qui était restée là-bas serait venue ici, 1910, les inondations de Paris, le zouave a de l’eau jusqu’aux épaules – la voix à la couverture blanche l’a dit déjà, et plusieurs fois, que celle qui était restée là-bas (venue ici) avait très peur de l’eau et répétait souvent avec son accent italien, le feu c’est rien, le feu tu peux toujours l’éteindre, mais l’eau tu ne peux pas l’arrêter
/ oblique
/ l’oblique dit que ce n’est pas possible, que celle qui est restée là-bas (ensuite venue ici) n’était pas à Paris en 1910, car Protégé, son fils (enfin, c’est le surnom que je lui donne), est né en Italie, 1913, sa date de naissance indiquée sur la liste, avec la date de son arrestation, de sa déportation /
la voix de la petite couverture blanche n’est ni précise ni simple
elle ajoute souvent « je peux le dire, ce n’est pas un secret » en ne donnant aucun détail, sans faire aucune révélation, évasive, tellement approximative qu’il est possible que les corps s’échangent et que les mots de l’une passent dans la bouche de l’autre, et que ce soit une autre qui habite Paris dans le XVe arrondissement, transportée à dos d’homme du trottoir à une barque, ou déposée sur cette plateforme de bois rue de Javel, la photo est surréaliste : une forme noire s’y tient sans qu’on puisse savoir si elle est à genoux, agrippée ou spectrale, un air de Faust, comme la stature du Commandeur qui préfigure les flammes bouillonnantes, l’Enfer sous la surface liquide, derrière elle un gendarme en uniforme, le canotier fringant comme un Renoir ou le Flageolet de Guignol, il tient une rame unique et aussi longue qu’une perche de manière impériale, serein sur sa gondole carrée, de bric de broc déséquilibre, le décor, de tréteaux alignés tout le long des maisons, est un théâtre mince, aplati, pendant que sur la gauche, debout sur ces tréteaux, le dos collé contre une façade où la porte est moitié mangée par l’eau, une silhouette sans tête porte sur ses épaules d’autres tréteaux, le principe des fractales, cela n’a aucun sens /
et cette histoire de dates n’a aucun sens / où naissent les enfants, Paris ou la banlieue de Frosinone, fils de cordonnier ou fils de celle qui est restée puis est venue, le peu de certitudes cavale, le peu de certitudes galope, le peu de certitudes fait comme un serpent magnifique aux volutes extraordinaires, moiré de gris de verts de scintillements, il m’oblige à tourner la tête dans tous les sens pour le surprendre, pour la surprendre, cette petite voix à la couverture blanche a repassé la vérité comme elle repasse son linge, tout propre et bien carré, même les draps housse avec leurs fronces, ce sont des repères fragiles, ils s’entassent dans les armoires, lames moelleuses, et elle insère entre elles un sachet de parfums artificiels qui improvise des senteurs de fruits majestueux et inexistants


[suivant / elle dit que sur les charniers poussent des fleurs]


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Messages

  • il est un âge où la vie devient un bloc qui est nous et passé, un peu indistinct, où on ne sait plus dater les événements et joies, sauf peut-être avec des tentatives de calcul, mais est ce que vraiment ça c’était avant ça... me sens, avec ma vie moins riche, soeur de la voix à la couverture blanche.
    Et je me demande parfois si je n’ai pas été dans les barques qui revenaient régulièrement circuler rue du Limas (enfin non je sais encore que ce n’était pas le cas)
    Bon, passons le je sauf pour dire qu’aime tant cette femme que j’ai envie d’être proche

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