"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

elle dit qu’il faut tout réécrire

jeudi 7 novembre 2013, par Christine Jeanney

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elle dit qu’il faut tout réécrire, tout reprendre tout recommencer. Et qu’il faut faire des phrases avec des points. Qu’il faut être compréhensible. Elle dit que ces fluctuations, ce flou, cette façon détournée d’approcher n’est pas très efficace. Tu vas trop vite, on ne comprend rien. Tu ne mets pas de ponctuation. Tu n’y mets pas du tien. Tu fais semblant de ne pas pouvoir y arriver ou d’être différente. Tu fermes des portes au lieu de les ouvrir. Tu ne participes pas. Tu n’avances pas. Tu ne mets pas un pied en avant. Tu fais croire que tu composes alors qu’au fond tu tergiverses. Quand tu auras fini de te cacher, tu pourras commencer à écrire.
Elle dit que la nostalgie est mortifère. Ce n’est pas regretter le passé qu’il faut faire, ni se plaindre qu’il soit déchu. Elle dit qu’il faut le prendre à bras le corps, comme on embrasse quelqu’un, Ich umarme dich, elle dit que c’est en lui palpant les bras et en lui enserrant le cou de ses deux mains avec ces gestes doux qu’on réserve aux malades ou aux petits enfants, elle dit cela, qu’il faut emmêler ses cheveux avec les siens en frottant la tête contre lui, qu’il faut que son souffle se respire comme si sa bouche se tenait contre ton oreille, elle dit qu’en prenant le passé dans ses bras comme ça, comme si c’était quelqu’un, on avance. Elle dit que le passé n’est pas passé.
Elle dit que c’est une plante aux tentacules tenaces. Qu’elles savent s’accrocher et se nourrir de toi comme tu te nourris d’elles, à parts égales.
Elle dit que le temps se malaxe, que c’est une pâte. Elle dit beaucoup de choses.
Elle dit que dans ton corps, il reste des séquelles des autres corps. Elle dit que l’impression de savoir respirer, quand tu la perds, quand ta cage thoracique se rétracte, que tu ne sais même pas le dire, et encore moins t’en rendre compte, elle dit que c’est ce moment-là qu’il faut saisir. C’est Protégé qui s’approche de ton oreille, te souffle dans la bouche, et qui te dit que lui n’a pas pu respirer.
Elle dit que si tes mains ne tremblent pas, c’est pour que toi tu puisses mieux dire les siennes qui tremblent. Elle dit que toutes les directions que tu vas prendre seront chaudes de ce halo, de cette tendresse. Que la solitude rend sec. Que l’impression d’être isolé te fera marcher sur du vide. Faire du sur place. Autant mourir sinon. Ou sinon rien.
Elle dit que si tu n’avances pas, si tes trajets en boucles se recommencent toujours à leur point de départ, tu ferais bien mieux de te taire.
Elle est très directive. Elle donne des claques. Elle est très véridique. Elle est inconfortable. Elle ne chante pas de berceuse. Elle ne détourne pas les yeux. Elle dit que si, après avoir tout essayé, t’être battu, tu restais coincée dans tes boucles, ce ne serait pas grave. Que la vie te demande de faire ce que tu peux. Que c’est une étrange volonté humaine que de vouloir toujours atteindre un pont plus loin. Elle dit qu’au fond, quand on regarde bien, il n’y a pas de pont plus loin. Mais ça n’empêche personne de s’y rendre.
Elle a raison et elle a tort d’être si péremptoire. Et puis reprendre et tout recommencer, les mots s’en chargent chaque matin.


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