"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Les mots s’ouvrent

vendredi 8 novembre 2013, par Christine Jeanney

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Les mots s’ouvrent chaque matin pour venir recouvrir un mur un peu rose un peu jaune un peu décoloré. Des plaques se soulèvent par endroits, des continents émergent, fertiles et absolus, rugueux, capables d’accrocher dans leurs aspérités des morceaux de réel en friches, doucement. Et les parties inachevées, le mur les colmate lui-même en se servant d’iris, de rivières, et de profils de lionnes. Il s’empare de ce qui s’échappe de nos têtes quand nous passons, filaments vapeur qu’il ramasse, quelques mèches, car elles seraient perdues sinon. Chaque matin ce mur.
Ce mur n’est pas un mur, puisque ceci n’est pas une pipe, mais un espace qui va profond, bien plus bas que ses fondations. Et ses hauteurs dépassent des cimes inespérées comme celles qu’atteignait Jack au haricot magique - un château par-dessus les nuages, une lyre douée de vie qui chante seule -, un mur illimité, léger, si peu ferme et si peu enfermé qu’il se travaille a fresco, avec l’enduit qui le recouvre encore humide.
Et la portion de mur qui demande une journée de travail ne se nomme pas en terme de surface, mais de durée, selon le temps passé à la soigner, on l’appelle une giornata. On mesurerait les mots ainsi, à l’espace qu’ils découvrent, une giornata de la femme, femme âgée, cheveux courts cheveux blancs, sa peau écorce, visage apache, les yeux inexpressifs, inatteignables, c’est le bas du visage relâché qui pleure à l’intérieur, mais sans tristesse, l’émotion coule près du menton et dans les joues en creux sous les pommettes, le visage entièrement soulevé par les voix, Kyrie en do mineur andante moderato, une giornata de l’envol immobile d’une femme, perdue dans le public d’une fresque anonyme.
Une fresque turbulente qui ne sait pas ce qu’est la verticale, ni le plat. Qui s’arrogerait tous les droits, y compris celui de prendre des reliefs, inclusions, photos et cartes et listes, les miennes, celles ’avec l’ange’, et ces rappels comme des signes qu’elle ferait, des invites, mêlés de corps au quotidien, de besogne d’entêtements et de petites histoires insignifiantes où la terre tremble. On peut discerner une fontaine. L’œil d’un cyclope inquiet sous un rocher surmonté d’un canon. Les secousses enfermées dans la chaux et le sable s’apaisent. Les coulures et les repentirs épargnent les formes et les couleurs, autant qu’ils prennent soin de moi.


[suivant / Une giornata pour prendre soin]


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • et quand ce mur de mots est le tien (avec celui de la vieille femme, et même sans elle) il n’est pas un mur, il est un monde mais un monde qui serait orêt de saveurs
    (un rien sot le commentaire, juste me re-réveille et suis sous le charme depuis les premiers mots et la peau du mur, jusqu’au visage qu’on peut deviner à la fin)

  • a fresco ce que c’est beau rien que le mot - l’Italie peut-être, là-bas Venise, Bologne et Florence et Rome et Naples, Syracuse, j’aimerais tant, les tranches fines de viandes, contorni après les pâtes aux vongoles, la vie des 12 Césars et tant d’autres lieux, Gênes et au loin, la découverte de l’Amérique, toutes ces vies, toutes ces paroles, ces mots, ces regards, ces gestes et ces amours...

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