"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

C’est comme escalader une montagne

lundi 11 novembre 2013, par Christine Jeanney

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C’est comme escalader une montagne, opus 35 concerto en ré majeur, un violon escalade une montagne au galop, s’arrête sur des corniches contemple les vallées, puis court, un endroit à atteindre plus haut, un lieu une confluence une révélation, à l’escalade s’arrête, tout entier au point d’équilibre, s’arrête au-dessus du vide, le boit comme boit celui qui meurt de soif puis le quitte, quitte le vide jusqu’à atteindre plus haut le fil le lieu à l’escalade dansant sa course, le point d’équilibre suivant, sur une corniche en équilibre dans la montagne et dans sa course l’arrêt contre la paroi, contre une paroi le dos collé contre, tout l’espace et le galop qui suit plus fou que toutes les courses jamais atteintes et lui d’une seule note met l’oblique en échec ce jour-là.
L’oblique se venge, l’oblique se venge toujours. Le 4 octobre 1928, un avion s’écrase sur une montagne et prend feu. Lorsqu’elle nait trois semaines plus tard dans l’hôtel du quinzième arrondissement, personne parmi ceux qui l’entourent ne sait lire le journal :


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- LA LEGION D’HONNEUR VA ETRE REMISE AU DRAPEAU DE LA GARDE REPUBLICAINE
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J’apprends à lire très facilement. Je bute sur le mot « avec » à cause du v qui me perturbe, il n’est pas si fréquent et pendant l’espace d’une seconde je le remplace par un u, sans résultat. J’hésite. Je dois tendre le bras dans la bonne direction, nord-sud-est-ouest. Tous savent le faire, pas moi, elle ne m’a pas appris. Attrapée, sur l’estrade tirée, maintenue face à tous, coup de genou au dos – dos contre la paroi la course – des cris, mes bras forcés de désigner des directions sans sens, nord sud est ouest ; points de repère qui ne repèrent rien, sont étranges étrangers, j’ai aussi du mal à me repérer dans les méandres de la voix de la petite couverture blanche, et ces détails qu’elle ne donne pas quand elle raconte – j’écris dans une langue étrangère, je demande des renseignements – elle dit qu’elle ne chante plus. Qu’elle a perdu sa voix. Avant, elle dit qu’avant elle chantait sans arrêt. Du matin jusqu’au soir. Elle dit qu’elle ne peut plus, que sa voix est partie, elle n’essaye même pas. Que sa voix de chant est fausse, faussée, qu’elle ne peut pas. Peut-être qu’elle a perdu les cheveux et la voix le même jour – il n’y pas de peut-être.
Il n’y a que des repères que j’installe moi-même : bras tendu vers des nord-sud-est-ouest véritables. Tendu vers de vrais murs vivants des murs chauds, de vraies images, des images certaines, certaines et chaotiques, aléatoires, comme la cavalcade escalade, équilibre sur du vide, dos contre la paroi, guetter l’arrêt, et l’horizon, et dans la course même défier l’oblique, il n’y aura pas de peut-être.


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Messages

  • sais tu qu’avec l’oblique tu as trouvé comme jamais le ton.
    et que m’installe devant en sachant que l’émotion va me prendre
    même s’il est un peu intrusif et indécent de le dire - l’ai dit

  • (peut-être devrait-on remplacer le "toujours" de "l’oblique se venge, l’oblique se venge toujours" par un "peut-être") (même s’il n’y en a pas, il y en aurait un, un seul...) Le violon qui est joué sur deux cordes en même temps, ça a un nom, cette façon... Je ne m’en souviens plus, ce qui me restera toujours -toujours- c’est qu’au fond, au fond du couloir, je m’en souviens, tout comme je me souviens des sourires aux applaudissements lors des auditions (de vieilles personnes qui dormaient ouvraient alors les yeux, et l’hiver et la chaleur, le soir, la robe noire et les chaussures vernies)

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