"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

AUTRES TENTATIVES //

[Oblique (textes /premier jet)]

Celle qui était restée là-bas

mardi 12 novembre 2013, par Christine Jeanney

tous les textes du projet /oblique


[précédent / C’est comme escalader une montagne]

Celle qui était restée là-bas, venue ici, ne ménage pas sa peine, oui sa peine travaille. Elle n’a pas d’âne à traîner au marché pour vendre ses légumes, alors c’est elle l’âne. Une fois par semaine, elle part s’approvisionner aux Halles. La voix à la petite couverture blanche, la préférée, a le droit de dormir avec elle, tient dans sa main sa manche pour être réveillée à l’aube lorsqu’elles iront chercher des fruits, des caissettes de bananes. Une fois les fruits vendus, les caisses vides retournées encollées de papier servent de tables de chevet.
Celle qui était restée là-bas, venue ici, tricote constamment dès que ses mains sont vides, des chaussettes, elle tricote des chaussettes de toutes les tailles, sans regarder les aiguilles, sans se tromper, sans perdre une maille. Elle pose ses tréteaux sur le parvis des églises, si le curé s’approche et veut la faire partir, elle dit, l’accent italien, toi ton commerce fais-le dedans moi c’est dehors. C’est elle aussi qui parle de l’eau, tu vois l’eau qu’on n’arrête pas. Elle qui fait du poulet presque tous les dimanches. Qui s’arrange pour nourrir tout son monde le reste de la semaine, de la farine, du sel, façonne des pâtes qu’elle découpe. Ses joues sont rondes et lisses, et roses, celles d’un bébé, même une fois devenue vieille, très vieille, même venue ici depuis des décennies, même vieille au point de plus savoir son nom, de ne plus savoir se lever, de ne plus savoir reconnaître celui ou celle qui vient la saluer, de ne plus savoir parler une autre langue que celle de là-bas, où elle était restée. À force de peine et de travail sans âne, elle économise. À force de bananes vendues et de marchés, elle achète deux pièces sous un toit et une cour. Le matin elle part vendre sur les parvis, le cordonnier part travailler, les garçons les plus grands en vadrouille, les petites à l’école, et le chien dans la cour. Quand le cordonnier meurt, le chien hurle à la mort. Quand on enterre le cordonnier, le chien s’en va et on ne le revoit plus. Quand je m’approche de son lit, elle me caresse la joue en sortant sa main rose déformée de dessous les draps par saccades, elle me parle dans une langue étrangère, elle me donne le surnom qu’elle donne à celle à la petite couverture blanche, elle est si heureuse de la voir, de la voir encore enfant, là, assise à côté d’elle – et je suis trop petite pour la détromper – si heureuse de cette minute, qui ne dure qu’une minute, la seule minute où je la vois, où nous portons le même prénom toutes les trois.


[suivant / images fictives réelles d’oblique]


.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.