"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Ensuite on ne sait pas ce qui arrive

samedi 23 novembre 2013, par Christine Jeanney

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Ensuite on ne sait pas ce qui arrive car les mains n’auront pas de nom, même demain, même plus tard.
Faut-il la donner, la garder, l’enfant qui est sauvée n’a plus besoin de suaire, faut-il honorer la promesse, faire justice, donner l’enfant aux mains qui n’en avaient aucun ? C’est vraiment comme un conte, une histoire légendaire. Salomon lève le bras qu’on coupe l’enfant en deux, portée dans la forêt, élevée par les loups et quoi encore et quoi encore.
Il doit y avoir ce moment de battement, temps de latence, où l’on ne sait pas décider ce que l’on fera de cette enfant sauvée, la donner, la garder.
Et elle, et elle, celle qui possède les mains qui sauvent.
Elle doit vivre un moment, temps grand où le corps s’élargit, où elle se dit je l’ai sauvée, on ne peut pas me la reprendre. Ses mains sont allées dans le styx, eurydice et orphée, elles ont repris l’enfant, on doit la lui donner.
Ce moment de latence, moment de battement, combien de temps. Un jour, deux jours ou une seconde. Ce moment-là, court il déchire, long il retourne, pas d’endroit pour le déposer, un hôtel, à l’étage, ou au rez-de-chaussée, pas l’endroit pas la place, moment de fluide qui s’est perdu ; moment de mythe, ce moment-là peut causer des effondrements. Ils n’ont jamais dû s’en saisir sans l’effroyable peur que leurs mains ne les brûlent, leur brûlent, et si c’était cela, ces rides, ces petits plissements serrements, ce froissé de la peau, ce pourquoi elle s’active, elle s’active, ses mains prennent sans cesse la parole, plient et déplient, retournent et réarrangent, ses mains parlent pour recouvrir le fouillis des brûlures, le bruit du temps grand temps où s’est vécu un conte sans le vouloir, sans rêve ni charme ni enchantements, une idée difficile, c’est une épine, on lui enlève et la sorcière debout retombe, se dégonfle, on dirait comme un songe, il a fallu choisir, ils ont choisi. Ça n’a pas d’importance, c’est trop tard.
Le choix a existé ondes vibrations ronds dans l’eau, circulaires. Le choix plane, le choix s’éternise, et le seul fait d’avoir choisi ouvre et retourne une masse dont on ne voit pas l’extrémité. On dirait que le choix s’est penché sur la mer, la prend et la retourne, l’ouvre ; un conte parallèle dans un monde perdu. La mer est bleu foncé, une mer de théâtre aux grandes vagues immobiles, courbes et léchées de blanc, frisures de tulle. Elles s’étagent, plusieurs rangs, et vont toutes dans la même direction. La scène, un parquet sombre, tanné, griffé. De la cire jaune coincée dans ses rainures. Jaune vif. L’enfant dans un berceau d’osier est une poupée qui n’a pas la parole. Elle est posée par terre. Les vagues ne bougeront plus. Le choix les a changées en plaques de carton, une mer bleu foncé immobile et solide, c’est à ça que ressemble l’envers de la mer.


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