"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

La nuit

mardi 26 novembre 2013, par Christine Jeanney

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La nuit, des papillons se cognent contre le mur, deux ailes de papyrus en forme de coquillages usés. Une fois posé, leur corps un arc vertical longe la ligne du crépi, frôle les aspérités. On dirait qu’ils halètent, reprennent des forces. La lumière des lampes a peint sur le mur de fausses plantes, semblables aux vraies mais épurées dans la concentration d’être un unique balancement. Dans le gris, les couleurs retenues racontent le monde entièrement vrai, lourd, indécis, rempli, pas plus épais qu’une ombre et la lumière s’éteint.
Les miettes ramassées sur la table rappellent l’oncle mort. Le soleil les transforme en graviers minuscules, grains de sable brillants, pépites. Sur la route la lumière joyeuse et blanche s’allonge, il faut lever la main devant soi en pare-soleil. Il y a du doré partout. Le bouillonnement de l’eau, les remous, un cercle de métal, la cuisine, les gestes répétés, anciens, semblables, tout lance sa polyphonie. Le temps s’étale. On a trouvé au nord de Rome quatre lamelles indéchiffrables d’une langue oubliée. L’alphabet est le même que le grec, ainsi cette langue peut se lire. On peut prononcer les phrases à voix haute, mais sans savoir les déchiffrer, sauf les « fils de » « fille de » des naissances consignées parce qu’ils sont récurrents. Cette langue s’écrit de droite à gauche.
Une langue vive, vivante et morte, gardée secrète, prise au creux de la giornata. Et sûrement, quand on l’entend, lue à voix haute, cette langue perdue et ces mots inconnus, ce sont eux qu’on entend, même sans les comprendre, eux entièrement dans notre voix, nos gorges, leurs bouches s’ouvrent dans la nôtre, eux leurs profils qui dansent, la femme allongée sur le lion, cérémonies et sacrifices, casque de fer troué, et les repas, outres de peau gonflées et suspendues au-dessus de tables étirées qui font le tour des vases, eux leurs visages, eux qui fabriquent des sarcophages comme de petites maisons de pierres, qu’ils placent en rond, qu’elles se tiennent chaud. Entre leur langue et la flûte de Prokofiev [1] , il n’y a pas tant de différence, quand tu l’auras compris, tu pourras commencer à écrire – dit la voix au secret dans ma tête. Au téléphone elle n’a pas dit grand-chose, sauf qu’elle a mal. Les hortensias sont brûlés par le froid. Les voix se perdent dans l’inconfort, les flûtes les rattrapent. Elles ne viennent pas de nulle part, ce sont ces filles ces fils qui les attirent.
Un bruit sourd régulier, c’est le vent, la mangeoire aux oiseaux se balance se cogne et ça résonne. C’est un petit gong fluide, il y a de la musique. On ne peut pas toujours l’atteindre, mais on peut s’adosser contre le mur avec confiance. Dans le Latium, sous un portique, des paysans assis sont en train de manger. Ils lèvent tous les yeux, regardent devant eux, car Gabrielle Hébert va les photographier, une famille. Le plus jeune semble faire un geste, une écuelle sur les genoux, ses pieds emmaillotés, ses jambes de petit adulte, on voit bien qu’il n’a pas des jambes d’enfant, que les enfants d’ici travaillent trop dur pour le rester. La région la plus pauvre où se portent des sandales lacées à semelles très fines. Elles sont deux sur le chemin, avancent, photographiées sous leurs coiffes, coiffes blanches, châles noirs, sur la hanche les baquets qu’elles soulèvent se balancent, dureté, balancent de fatigue et ça n’est pas pour faire joli.
Ça n’est pas pour faire l’élégante qu’elle regarde droit devant, la fille d’Alvito, province de Frosinone, qu’Ernest prend pour modèle. La bouche belle, enfantine, le menton de blancheur dorée. L’œil droit a la paupière oblique, cette tristesse dans le dessin. L’œil gauche porte tout le sérieux des ombres.
Elle a vu ou croisé, elle connait d’autres filles, la mère, la tante, la sœur de celle qui est restée là-bas, venue ici, celle qui a dû choisir pour l’enfant survivante la suite que prendrait le conte insurpassable, et vaincre les inondations.
Cette idée de vouloir attraper ce qui fuit n’est qu’un leurre, puisque rien n’est jamais parti. Les fils les filles sont là, et les mains qui les ont soulevés, flaques ou orages ou pentes, ce qu’il a fallu enjamber. La fille d’Alvito n’est pas perdue, elle ne part pas, elle ne craint pas de regarder l’oblique en plein visage.


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1Serge Prokofiev / orchestration Christopher Palmer
Concerto pour flûte en ré majeur
(d’après la Sonate pour flûte et piano en ré majeur op. 94) (impossible de trouver une autre source que celle de ce podcast)

Messages

  • superbe texte Christine (que nous aimons les obliques, et plus encore chaque jour !)
    dans le calme profond de la nuit, plonger dans l’intemporel, dans la succession presque indifférenciée des vies, dans ces vies toutes pleines de leur actualité mais liées dans la lignée à la vie dure, l’austérité belle sans le chercher

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