"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Ils viennent

jeudi 28 novembre 2013, par Christine Jeanney

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Ils viennent de partout depuis les rues voisines, comme une marée. De partout ils surgissent avec leurs visages attentifs, se mettent aux bords des toits, dans l’encadrure de portes qui ne ferment que de l’air, ils s’installent aux fenêtres que d’autres ont fracassées, et c’est comme des tableaux de maîtres, chacun à sa mesure, un atelier à ciel ouvert où le peintre qui chercherait le beau dans l’humble le trouverait, renouvelé, dans mille têtes alignées, pentes ascendantes et descendantes, sur les toits ils sont venus, écouter la musique qui vient d’en contrebas.
Sur les pentes ascendantes, descendantes des toits, les têtes alignées, comme sur une icône que l’on devrait lester de cuir et broder d’or pour qu’elle se pose. En contrebas, l’élan qui les a réunis ferait ployer l’estrade, une marée. C’est une chanson facile et populaire, une vieille amie retrouvée.
C’est une allégorie qui passe la ligne du réel, traverse le miroir, franchit le seuil et s’avance confiante, in modo d’una marcia, un poco largamente. Tous ces reliefs qu’elle a frôlés, toutes ces cassures, ces chemins en lacets, le mont comme un mamelon et le sentier vers Frosinone qui se répète infiniment, tout se construit dans la redite. Certaines images semblent si proches qu’il faudrait s’écarter un peu, lâcher prise, ne vivre que dans le surgissement. Il y a des liens, des mouvements frères. Rien d’autre ne devrait compter. Le monde s’assemble depuis l’angle que la pente du toit dessine.
Depuis ce que l’on voit, l’endroit qu’on a choisi pour regarder, depuis ses pieds ou depuis l’horizon. Il y a des vibrations, des mains qui frappent les touches d’un piano, marteaux de cordonnier, toute la gamme, d’un geste fluide et la courbe dorée des cors, les souffles, cette volonté qui rehausse, l’intensité du geste. C’est une belle cavalcade suivie d’un long repos. Il faudrait continuer sans s’arrêter.
L’écrire sans revenir en arrière, sans se relire, écrire la suite au moment même où elle surgit, aller devant et tête droite pour chasser le néant - ce serait la meilleure chose à faire, comme disait la petite fille du conte qui secouait les édredons pour faire tomber la neige. Au courrier, j’ai trouvé l’écriture du cordonnier. La lettre a traversé les Alpes. Le M de son prénom est bien cambré, campé, pleins et déliés.
La belle plume qu’il a eue pour signer l’acte de naissance, nella casa posta in Via Maggiore, al numero sessanta, è nato un bambino di sesso maschile l’anno millenovecentotredici. Le a de l’ange très rond et plus noir que les autres lettres, c’est qu’il a dû s’y remettre à deux fois et reprendre de l’encre en s’appliquant. D’autres prénoms sur d’autres actes, d’autres feuillets, remplissent d’autres lignes, sa parenté, c’est comme à une table.
C’est comme à une table quand des invités imprévus prennent une chaise supplémentaire, asseyez-vous je les accueille, et l’impression de les connaître, d’en attraper le bras. Il aurait fait un beau vieillard, celui qui est parti, celui dont la voix à la petite couverture blanche porte le deuil, et d’autres aussi. Tous de très beaux vieillards.
Tous beaux, assis ensemble, ils se raconteraient leurs images, l’air se remplirait d’icônes, toutes ces têtes alignées, les visages attentifs, et la musique, il y aurait de la musique, ce serait un chant de paysan à l’accent des montagnes, un miroir qui pivote, la neige qui tombe la nuit, les cris sur les marchés qui vantent la marchandise, l’enfant à consoler qu’on fait tourner sur un vieil air de danse et les vieux se souviennent, une musique qui passerait par une fenêtre ouverte au cadre démembré, qui sortirait d’une maison en ruines, d’une ville détruite ou de plus loin encore, d’une cathédrale engloutie. 1928, la petite fille coupée en deux n’a aucune idée de l’histoire, ne sait pas qui est Salomon, se remet doucement de son voyage en bordure du pays des morts. Et je devrais reprendre à la toute première phrase, tout réécrire, recommencer, pour elle, pour lui faire une place plus belle.



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