"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Assise sur la plage

vendredi 29 novembre 2013, par Christine Jeanney

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Assise sur la plage, elle tourne les pages d’une revue en mouillant son index. Dans la voiture, elle étale une serviette sur ses genoux et se coupe les ongles puis replie la serviette soigneusement et la range dans le sac qu’elle avait préparé, c’est ainsi qu’elle occupe ses mains inoccupées. Elle parle d’elle à la troisième personne pour s’excuser. Elle insiste souvent sur le fait qu’elle n’a pas été à l’école, ou très peu, mais qu’elle n’est pas si bête, qu’elle en savait autant que les enfants qui étaient là depuis toujours, que ça l’a toujours étonnée, et qu’est-ce qu’ils avaient bien pu faire pendant tout ce temps les autres. Et elle était la préférée, elle dit souvent qu’elle était la préférée, même à l’école. Que partout où elle allait, c’était elle la préférée. Les garçons font les quatre cents coups et le père les attend, furieux, enlève sa ceinture pour les frapper, crie Je vais tous vous tuer, la voix à la petite couverture blanche pleure et demande Tous ? Sauf toi il répond, et chaque soir il la laisse fouiller dans ses poches pour trouver des bonbons.
Le beau vieillard n’est pas devenu un vieillard, elle a six ans quand le chien commence à hurler à la mort et la petite dernière seulement quinze jours. Un train plus tard, elles sont trois, un convoi qu’on affrète pour les enfants, qu’ils aillent à la campagne pendant que ça bombarde. Elles s’en vont au hasard, la plus grande, pas très grande, et la plus petite pas très sûre de comprendre où elles vont. Dans le même train, dans le même compartiment, assise à côté d’elles, une dame aussi va à la campagne. Elle sort du saucisson, les regarde manger, et réfléchit très vite et puis les prend toutes les trois et le nom de matante en même temps, une maison là-bas, il faudra rhabiller tout ça et surveiller la plus petite qui cache des fèves dans ses poches. La nuit était frigorifiante, cinq lampes dans le lointain, arrondies comme une fleur, les gens sont déjà réveillés. Sous le toit, le soleil, si violemment sur le linteau qu’il devient rouge comme du sang, embrasé, mais dès qu’on change de place, orange puis jaune et puis fondu et il s’éteint. Elle répète qu’elle n’a pas été malheureuse, la belle vie, c’était la belle vie, entre la plus grande pas très grande et la petite trop petite, mes plus belles années d’enfance elle répète, se sent un peu coupable, car Protégé est prisonnier, clandestin, et on le croyait mort, ce sont des temps qui brassent, le cordonnier parti avant, parti avant d’avoir le temps de rien, mes plus belles années elle répète, elle n’explique pas, elle dit qu’elle était bien là-bas et que quand la guerre s’est finie c’était comme un choix, à nouveau, le choix de revenir, le choix d’être coupée en deux une nouvelle fois, des fèves plein les poches, et les autres ne savaient pas lire, tu imagines, les bonbons dans le pardessus, tous les tuer, pas toi, les tuer tous sauf toi, beaucoup de feuilles, bien serrées, de grands sacs, les jambes ça va, pas les genoux tordus, à force d’être coupée en deux, puis encore recoupée, c’est normal tous ces petits morceaux.
Une giornata monochrome lacérée pour dire la difficulté.


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