"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Une giornata fragmentée

samedi 30 novembre 2013, par Christine Jeanney


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Une giornata fragmentée pour dire comme c’est difficile.
Les petits morceaux se regroupent, se cherchent, on dirait qu’ils sont aimantés. Ils s’attirent, et quand l’un a trouvé l’autre qui lui va, ils se redisent l’un l’autre jusqu’à ne plus pouvoir, l’un l’autre, les uns les autres mélangés, un jeu de dés qu’on lance, toujours les mêmes. Quelquefois le hasard donne cinq as, des mains qui sauvent, des images dorées dans les tiroirs qui portent chance. Il suffit de pousser le hasard un peu, sans trop y croire, mais y croyant quand même, avec une procession, une prière qui commence comme une promesse, elle le tutoie, promets-moi que tout ira bien, ce qu’elle lui demande n’est pas simple. Je crois qu’elle lui parle parfois, qu’elle lui dit des mots doux. Il doit l’écouter patiemment, son teint de céramique rose sous sa couronne d’épines. Elle espère être sa préférée - j’ai toujours été la préférée partout, elle répète. Elle porte une ceinture rouge car le rouge porte chance. Ne pas repiquer de persil, il faut faire attention, sinon quelqu’un mourra dans l’année. Et les oeillets sont des fleurs terrifiantes, qu’on ne lui offre jamais d’oeillets. C’est son rythme qu’il faut prendre, bordé de minuscules convictions féériques. Est-ce que ça rétrécit son monde, ou est-ce que ça le fait pivoter sur lui-même et quitter l’attraction terrestre un peu, une comète folle.
Il y a des pièces de clavecin muettes, non-mesurées, sans indications de tempo. L’instrumentiste doit trouver lui-même son rythme, choisir l’élan particulier qui lui semblera juste et accordé à qui il est au moment où il joue. À partir de la même partition, deux clavecinistes feront entendre une musique nuancée différemment, ajustée à leur temps intérieur, déroulée sous les impulsions de leurs corps même, dérivée de leurs gestes mêmes et troublée ou exaltée par l’état d’esprit qui est le leur, pendant ce laps de temps précis de partage et de fusion entre la mélodie offerte et l’interprète singulier. Comme on utiliserait une toile que d’autres avant soi auraient couverte de jeux d’arabesques, qu’il faudrait suivre, ou dont il faudrait s’écarter, en saisissant la cohérence.
Un début comme une continuité avec toutes les mains agissantes sans temps, et le tempo c’est soi. Une grande partition soumise à des rayons intermittents, aussi ce qui trébuche et meurt dans le tempo des partitions muettes. Notre part commune. Des déchirures, des sortilèges, et parfois pas de survivants. Le persil et les fleurs maudites, son rythme monocorde qui oublie ce qui vibre autour, son monde rétrécissant, pictura translucida, grisaille, chiaroscuro, la technique utilisée pour les vitraux, cernés de plomb, morceaux de verre. Ligeti, les petits morceaux se regroupent, se cherchent, on dirait qu’ils sont aimantés. Une giornata fragmentée pour dire la difficulté.


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