"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les lieux comme des voix

lundi 2 décembre 2013, par Christine Jeanney

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Les lieux comme des voix, celle du mont comme un mamelon tarde le matin, est secrète, se tourne au-dessus de l’évier et ouvre la fenêtre de la cuisine, l’air entre, avec lui la lumière. Le mont comme un mamelon prend la lumière de tous côtés, une voix basse, une voyelle unique portée longtemps. L’ombre de la porte Souabe est gigantesque, s’étend jusqu’aux guerres séculaires, fragile, touche le bord des pissenlits. Sa coiffe de planches disjointes, résistante, résonne, surtout le soir. Elle s’amenuise ou se déforme jusqu’à englober l’horizon, comme les portes qu’Alice tente d’ouvrir, trop grande, trop petite, la pensée remplace la magie des gâteaux. Quelqu’un se gare en travers de la route étroite. Portière ouverte, mais ne descend pas de voiture, l’autre a ouvert la porte de sa maison, ils se parlent entre les bandes colorées qui jouent au-dessus du seuil et isolent des insectes, rendez-vous et constatations. Sous les quatre avancées de pierre qui soutiennent le toit, des amas sombres et ronds en forme de coques de terre et de brindilles, des déjections d’oiseaux en jets miraculeux contre le rose du mur, comme de petits feux d’artifice. De petits corps fuyants entrent dans les bouches des nids, en ressortent, les hirondelles nourrissent leurs petits, et ce sont d’autres giclées sonores dans ces allées-venues, entrent les flots, grande messe mozart, bruits parallèles, les mondes se côtoient entre eux, se recouvrent et s’appellent se cherchent comme ces morceaux aimantés, instants entrechoqués et vifs. Sur la terrasse, les pierres jaunes répondent au jaune du bord du ciel, presque blanc. D’autres monts, leurs masses et leurs reflets dans le lointain, chants, contrepoints, la tête contre un mur, un fusil sur l’épaule, un homme mort fait ses adieux à son frère vivant. Les voix se cherchent depuis les courbes des tonnelles, se couchent sur les perrons, suivent le tracé des cailloux, les chemins proches des arbres, la ligne ascendante des marches jusqu’au petit recoin sous la pierre, la grotte où des statues et des bouquets se tiennent compagnie. Il reste des taches de cire, rondes, luisantes, rouge sang. Un lézard vit sous le rocher. Il y a le bruit d’une machine à coudre, l’aiguille sur un galon doré qui se tortille le fixe, un petit bourrelet d’or s’étend. De l’autre côté du mur, des bancs de pierre sous les carrés des ouvertures, des mangeoires y sont creusées pour des animaux disparus. Une arche sous sa voûte, l’entrée massive d’une maison étroite, son bois marqueté de verts indécis, désinvoltes, certains dérivés d’indigo, d’autres passés sous le soleil, d’autres frais, chaque note nuance assemblée avec l’autre, une communauté discrète que l’ombre oblige à apparaître, force à s’éteindre lorsque le jour décline. La voix du jour délaisse les autres sans les quitter vraiment, des départs et des retrouvailles se répercutent et fusent. Quelque part, il y aurait un endroit, l’endroit exact où un bruit meurt. Le point exact où il cesse. À cet endroit, il n’y a rien à attendre. Plus rien. Le mont comme un mamelon chasse cet endroit, ce point exact d’annulation, cette butée. Là-bas les bruits suivent leurs trajectoires, reviennent sur leur pas, sont comme des gens qui refusent d’obéir. Les ondes sont insoumises. Et la nuit il n’y pas de silence.


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