"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Il y a l’intime

mercredi 4 décembre 2013, par Christine Jeanney

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Il y a l’intime des visages et les voix qu’on partage, cette sorte de continuité. Les très jeunes enfants, autour d’une table, sur un banc d’école maternelle, ne communiquent pas vraiment lorsqu’ils se parlent. Chacun, dans le clos de son monde et de soi, n’enchaîne pas sur la phrase de l’autre, ne fait pas la conversation. Ils disent, se disent. Parfois ils réfléchissent silencieusement en tournant retournant un jouet entre leurs mains qu’ils examinent, ils réfléchissent, ils se disent qu’est-ce que je vais faire de ça. Aussi lorsqu’ils écoutent l’autre parler, l’autre qui raconte, qui ne demande rien ne répond pas, mais raconte, et se dit. Qu’est-ce que je vais faire de ça, demande la voix de la petite couverture blanche. Le cordonnier était d’accord, il l’avait dit, si elle survit, on vous la donne, vous qui n’avez personne. Un simple cordonnier, si peu d’argent et tant d’enfants, comme dans les contes, tanti bambini, sept chez le petit poucet. Elle sera plus heureuse dans les mains inconnues qui sauvent, donnent une situation, un hôtel, une propriété, établie, héritière, comment espérer mieux. Sans doute qu’elle entend sa voix qui lui donne le droit d’être heureuse sans lui, qui dit que son bonheur passe avant cette chaleur d’être proche. L’autre voix, celle qui était restée là-bas, venue ici, avec une autre tessiture parle et la serre, elle ne la donnera pas, sûrement le bébé doit entendre et se sentir serré, ne la donnera jamais, est-ce que l’on peut donner son ventre son sang, tout son squelette et la pompe qui sert de cœur. Vivre avec elle, sinon mourir, voilà le choix. La donner et qu’elle soit heureuse, voilà le choix. L’amour tiraille la voix à la petite couverture blanche, l’amour tire sur tous les bouts. Ils réfléchissent, tournent et retournent un jouet entre leurs mains, se chuchotent à eux-mêmes des questions, qu’est-ce que je vais faire de ça, le même regard d’enfant lorsqu’ils écoutent l’autre parler, qui raconte, qu’est-ce que je vais faire de ça, se dit la voix à la petite couverture blanche. De l’amour infini deux fois. L’eau de l’amour on ne peut pas l’arrêter. Elle répète sans arrêt. Si on regarde le soleil tout droit et trop longtemps il brûle. Attention à tes yeux, elle me dit. Couvre-toi bien. Beaucoup d’eau, on ne peut pas l’arrêter. Je me débrouille, elle ajoute, les jambes toutes droites, pas les genoux tordus. L’eau de l’amour qu’on n’arrête pas, violon tzigane.


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