"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Elle a vingt ans

dimanche 8 décembre 2013, par Christine Jeanney

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Elle a vingt ans, et la langue qu’elle parle n’est pas académique. C’est l’année où l’État ouvre des écoles gratuites pour unir toutes les langues en une, effacer les notes crochues, les particularités. Les membres della Crusca imposent la langue de Petrarque, le toscan le plus pur, alors qu’un tiers seulement des habitants le parle, ceux qui l’écrivent encore moins, à part les hommes d’églises. Si le fantôme de Petrarque s’en allait à dos d’âne sur les chemins de Frosinone, sa Canzoniere sonnerait étrangement, ou étrangère, on le fuirait en se disant ce spectre n’est pas d’ici, il vient du nord, ce n’est pas un fantôme terrone.
Vingt ans, c’est trop vieux pour aller à l’école, et puis elle est une fille. Elle qui était restée là-bas, venue ici, ne signe pas l’acte de mariage, ne trace même pas une croix au bas du document. Sans doute qu’elle observe pieusement son jeune mari tout neuf tremper la plume qu’on lui tend, lancer la ligne de son M incliné, oblique, devant témoins. Lorsqu’elle sera très vieille, venue ici, la mémoire en charpie, personne pour déchiffrer son galimatias ciociare, pas même ses enfants. Elle aussi à dos d’âne s’en va longer le mont comme un mamelon, fantôme fredonnant des chants que les jeunes de là-bas ignorent.
Filatrice, parce qu’il fallait bien mettre un nom dans la colonne profession. Une photo de femme, 1910, tenant une quenouille, visage ridé, sérieux, grande robe et grand tablier, de la laine à carder, si vieille, un visage de sorcière mais ce n’en est pas une, l’oblique tient le conte à l’envers, qu’on ne sache pas se repérer, au rouet elle se pique, s’endort, ensuite j’entends sa voix sans la comprendre. La voix de la petite couverture blanche non plus, et pourtant elle insiste. L’oblique replie les bords à angle droit, ferme les enveloppes, pose des verrous bien plus légers que l’air mais impossibles à crocheter. Ce travail de passer outre. À Vienne, en avril 1784, Mozart joue la sonate 32. Le papier qu’il lit, ou fait semblant de lire, est blanc, il n’a pas eu le temps d’écrire la partie du piano. Ce qui est important ne peut pas toujours s’expliquer, dit la filatrice qui ne sait lire ni Petrarque ni les partitions.


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