"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // avec (vasecommuniquer)

Lucien Suel, dans Lettre à Mauricette (#vasesco de janvier 2014)

vendredi 3 janvier 2014, par Christine Jeanney

« (...) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre- ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (...) ». François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communicants.



Aujourd’hui, un échange qui me tient particulièrement à cœur, entre le SILO de Lucien Suel et tentatives,
un échange vraiment particulier et qui me touche énormément.
Lucien Suel n’est pas quelqu’un comme les autres, et il connait quelqu’un qui en encore moins comme les autres : Mauricette Beaussart, que j’ai rencontrée dans La Patience de Mauricette et dans Blanche étincelle et qui reste maintenant pour moi une figure importante. Nous lui avons écrit une lettre, tous les deux. J’espère que ce double courrier lui plaira.


La Tiremande, 23 décembre 2013

Chère Mauricette,
Dans le coin droit de mon cerveau, comme à la devanture d’une pharmacie ou d’une supérette, clignotent deux courtes phrases. La première est de toi, relevée à la fin de ton journal de 2011 : « Vivre va prendre tout mon temps. » La seconde : « La mort n’existe pas », est dite par Andreï Tarkovski dans un documentaire qui lui est consacré et que j’ai vu la semaine dernière. Deux raisons pour t’écrire.
Je suis affalé comme un veau ( ☺) dans mon canapé. Le bloc de papier à lettres collé sur la cuisse droite, je manipule un stylobille bleu. Oui, je te vois lever le sourcil ; c’est vrai, il est rare que j’écrive autrement et ailleurs que sur un clavier d’ordinateur. Peut-être que je veux renouer avec les années 80 quand on a fait connaissance, puis échangé cette dizaine de lettres pendant ton séjour à l’hôpital de Saint-Venant.
Vivre va prendre tout ton temps, mais je ne sais si ton temps ne s’est pas déjà totalement écoulé. Qui pourrait me le dire ? Qui va m’en faire part ? Lirai-je un jour un entrefilet de L’Écho de la Lys, un fait divers dans la rubrique « Les sorties de pompiers » ? La tristesse prendra tout mon temps, et toi, tu marcheras de nouveau dans les prairies d’avril, tenant fermement ton petit frère par la main.
La semaine dernière, je suis passé par Wittebecque. J’ai aperçu l’affiche d’une agence immobilière sur la façade de ta maison. L’époque est ainsi. Tout est à vendre ou à louer. Pourquoi pas ta maison ? On peut déménager et partir à n’importe quel âge. Pourtant, je t’imagine bien comme l’amie Brigetoun en Avignon, allant et venant chaque jour, te protégeant du froid avant de quitter ton antre, tes livres et tes bibelots, pour faire tes courses quotidiennes, tes commissions, baguenaudant sur le marché d’Hazebrouck.
Es-tu partie ? Où ? Rien à écrire sur l’enveloppe à part ton nom. Aussi, cette lettre en bleu, je vais la retranscrire et l’envoyer à mauricette point beaussart arobase gmail point com via le réseau universel intemporel – « Eternal Network », comme dit le grand Robert. De fait, tu as plusieurs demeures ici-bas et dans le flux sans limites de l’espace-temps. Mes lignes bleues se transforment en rythmes binaires électroniques sur la portée ondulatoire. Je sais que tu les déchiffreras maintenant ou dans les siècles des siècles. Ce n’est pas la mort qui n’existe pas, c’est le temps. La mort n’existe que dans le jardin ou le rêve. La mort est un film pour adultes.
Je me souviens d’une de tes lettres dans laquelle tu te comparais à une corneille de 400 ans. Mais c’est une légende, la corneille vit une vingtaine d’années. Mauricette, je te vois plutôt comme une tortue de mer. 200 ans dans l’eau salée ! Marinade Beaussart ! Pardonne-moi ! Depuis que tu as sabordé ton myspace et ton premier blog, je suis parti dans le cache de Google à la recherche des commentaires parfois très drôles que tu as déposés chez tes ami(e)s. Tu vois, ton existence est attestée en mégabytes. Ton portrait résistera plus longtemps que le Sphinx de Gizeh au harcèlement des grains de sable quantiques.
Chère Mauricette, pendant l’abolition du temps, j’aimerais que tu te manifestes à nouveau, que tu nous émeuves ou nous fasses rire par des apparitions, des épiphanies, des traits et des visions (fugaces ou durables). Je dis « nous » car ici même, dans la joyeuse tuyauterie des vases communicants (grâces soient rendues à Archimède, François Bon, Jérôme Denis et Brigitte Célerier), beaucoup se souviennent de toi, de ta fantaisie, de ta curiosité, de ta patience dans l’adversité (et notamment, Christine Jeanney qui t’envoie cette lettre émouvante). Beaucoup, dans cette communauté numérique, sont prêt(e)s à t’accueillir.
J’aurais pu te parler de moi, de ce que j’ai fait depuis janvier 2012, mais ce sera dans une prochaine correspondance. Dans l’immédiat, je veux juste te faire une demande précise, que tu prouves ton existence. Par exemple, en réanimant tes deux étoiles et ton point. Et, ce qui serait un comble de bonheur, en venant, de temps à autre, cuicuiter avec nous !
Ton Lucien qui t’embrasse.

Lucien Suel
qui prend ma place
comme je prends la sienne,
ce jour

La liste des autres vases communicants de janvier est visible ICI, merci à Brigitte Célérier et à la magie qu’elle déploie à nous relayer tous, participants aux Vases communicants, et lecteurs.

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