"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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AUTRES TENTATIVES //

[de bord]

ménage

vendredi 16 mai 2014, par Christine Jeanney

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Des idées étonnantes arrivent lorsqu’on nettoie, range, plie. Des idées « traversières », que j’appelle traversières parce qu’elles traversent les gestes et nous, suivant un fil qui n’a pas d’origine, à la fois singulier et branlant. Fil accroché à nos mouvements, et incertain.

Ces idées s’accélèrent, font du sur place, battent la breloque, s’épanchent dans le semblant d’ordonnancement qu’on voudrait imprimer aux éléments, au monde, à soi, nous au milieu, charriés dans le maelström. Idées lucides, certaines de rester incomprises, car elles seront informulées, le resteront, faute de temps, humaines. Ces idées naissent et vivent, dans et de la répétition.

Me touche aussi l’insistance qu’elles montrent, leur inutile ténacité, inutile puisqu’il faudra recommencer bientôt, mais en cela elles accompagnent notre histoire et s’y accordent, en fond sonore, harmonisées.

Frotter une petite portion, l’endroit précis. Qu’est-ce qu’on frotte, quel défaut à gommer sur la surface carrelée. Quelle incohérence à dissoudre, le grisé dans le blanc. La moucheture qui nous grippe le cerveau, les points de rouille à évacuer, eau de javel, résolutions, efforts. Ce qu’on cherche à brouiller dans l’eau chaude mousseuse, l’énervement devant l’obstacle, le soulagement qui s’accomplit quand le propre s’étend, que l’odeur mentholée citronnée prend ses aises, gratuitement.
Des bandes luisantes s’étalent, régulières, s’adossent les unes contre les autres, s’unissent. On les oriente méthodique, avec l’assurance que le beau va surgir quand le sol sera peint d’une couleur nouvelle, une couleur qu’on ne sait pas nommer, qui ne restera pas et s’évapore, comme nous.
L’éponge que l’on presse, toute la force qu’on y met, et l’anticipation, ces buts fixés que l’on dépasse sans joie particulière, mais assuré de laisser un temps une marque. Le bruit de l’eau qui gicle sur la tôle du four. Le tourbillon qui disparaît, les petits détritus de couleur se dispersent, rassemblés, évacués. Ce qui se déplace avec eux on pense.

De petites réussites, sans espoir de durer. Tout ça est dérisoire, utile, voué à l’échec, incontournable. Et les idées suivent cela, prennent de l’essor, s’encolérisent ou bien s’éteignent, elles s’acclimatent.
Elles se révoltent aussi de tout ce temps perdu. Pourtant temps de repli. Ça n’a pas d’importance, c’est infime, ça n’est pas en vitrine, qui s’en soucie. De l’ordre de l’intimité, ça travaille dans le démasqué. Le cru, à même la matière.

Les idées traversières louvoient, elles se fraient un chemin tordu, des dauphins dans la mer. Elles sautent, font demi-tour, se heurtent à l’impossible, et s’en arrangent. Elles sont triviales et humbles. Ne visent pas le dogme, graves et vives, petites étoiles qui filent. Elles s’arrangent pour fuir dès qu’on veut les figer.

Elles pensent :
« Il faudra réparer. Vernir les bords, trouver de la peinture pour remplacer celle qui s’écaille. »
Elles pensent :
« C’est si joli le grain du bois qui apparaît, les lignes hésitent. Grises, peinture bleue, bois clair. Une écriture de coups, d’ombres et de traces. Une écriture ancienne, et sur le pied, des resserrements, vernis, de la lave séchée, comme une cicatrice de brûlure. Les nervures d’une feuille immortelle, et le reflet des arbres dehors, posé dessus, maintenant, seulement maintenant. Tout est disparate et semblable. Tout est pris dans le même courant, dans les mêmes bras embrassé. »

Ensuite l’idée s’échappe, une autre lui succède, de passage, se faufile à voix basse. 


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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