"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

FRICHE

TENTATIVES PONCTUELLES //

[origami]

Il décida de couper par la rue de la Muette

jeudi 5 juin 2014, par Christine Jeanney

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(série Origami : un homme rencontre un homme qui rencontre un homme, etc,
chacun se trouvant dévié de sa trajectoire initiale)

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Il décida de couper par la rue de la Muette dont le nom l’avait toujours intrigué.
Il gagnerait ainsi quelques minutes précieuses et éviterait les remarques de H, son regard accablant et ses formules répétitives. "Incompétence... tout surveiller... on ne vous refera pas...". Le reproche fait homme ; le cheveu ras et les ongles rongés, des poignets potelés à peau rosâtre cerclés de rouge sous le bracelet-montre, et son haleine - car il forçait toujours ses interlocuteurs à s’approcher de lui, soit en baissant le ton sur le mode de la confidence et il fallait se résoudre à réduire la distance acceptable pour l’écouter, soit en coinçant sa cible contre une porte, dans un angle du couloir, un passage devenu étriqué à cause d’une plante artificielle. Son haleine alors se déversait entièrement sur vous, prégnante, inévitable. Comme s’il voulait, grâce à ce halo d’air tiède dont il enveloppait sa victime, la transformer, la rendre malléable, veule, poreuse, coupable. Un anxieux, de l’espèce nuisible, celle qui se décharge sur autrui de sa panique face à l’imperfection, s’imaginant ainsi la maîtriser.
En prenant ce raccourci, il atteindrait les deux portes battantes avant H puis, une fois dans la cour intérieure, il bifurquerait le long de l’immeuble sous les fenêtres brunies toujours closes, et il emprunterait l’escalier extérieur. De là, il atteindrait le deuxième étage sans croiser personne.
Au moment de traverser en direction de l’avenue, il remarqua devant lui un homme en costume sombre qui marchait dans la même direction. Tiens, pensa-t-il, et il scruta la silhouette de l’homme avec la sensation de le reconnaître. Il décida de presser le pas pour arriver à sa hauteur et le dévisager plus aisément. Mais l’homme accéléra aussi, et la distance qui les séparait ne diminua pas. Tout en marchant derrière lui, il remarqua qu’au-dessus d’une de ses chaussures, l’ourlet du pantalon laissait dépasser un fil noir qui pendait. À chaque pas le fil frôlait l’asphalte, sautillait et battait, comme doué d’une vie propre.
Il fixa alors le fil, marchant toujours et régulant son pas sur le rythme de ce sautillement, incapable d’en détourner yeux. Ce n’était plus l’homme au costume sombre qu’il suivait, mais le fil, tressautant, le fil vif et sa souplesse d’animal fantasque. Il dépassa l’entrée du bâtiment sans s’en rendre compte, puis atteignit les limites du quartier des affaires. Bientôt, les rues lui semblèrent étrangères, elles se ressemblaient toutes pour le peu d’attention qu’il était capable de leur donner. Son désir de garder l’œil fixé sur le fil se compliquait, à cause des passants venant en sens inverse ou de ceux qui avançaient comme lui et dont le corps faisait barrage l’espace d’une seconde. Les promeneurs, les femmes, les vieillards, têtes en l’air ou soucieux, pouvaient à tout moment constituer une gêne et provoquer chez lui un mouvement d’impatience rageuse, tant à ses yeux ne comptaient plus que le fil et sa danse.


[ensuite] L’homme au costume sombre se retourna à plusieurs reprises.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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