"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES PONCTUELLES //

[origami]

Chimborazo

mercredi 11 juin 2014, par Christine Jeanney

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(série Origami : un homme rencontre un homme qui rencontre un homme, etc,
chacun se trouvant dévié de sa trajectoire initiale)

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[antérieurement] ... à l’instant même où l’homme, assis à côté de lui, grommela quelque chose qu’il ne comprit pas.

— Chimborazo, répétait-il, Chimborazo.
Il n’attendait pas de réponse. Tantôt il prononçait le mot d’une voix douce comme un enfant récite une comptine. Tantôt sa bouche se tordait, l’ouverture des mâchoires exagérée à l’extrême, les lèvres retroussées sous l’effet d’une colère irrépressible. Il martelait, Chimborazo.

Derrière la vitre, les poteaux et les fils électriques défilaient sans interruption. Le battement de l’air qui secouait le wagon, la mécanique des rails, le balancement du train, tout les bruits accompagnaient la litanie du vieil homme, avec ses Chimborazo répétitifs, en un tam-tam fabuleux.
Tout à coup, alors que rien ne le laissait prévoir, son menton bascula contre son torse et il tomba dans une sorte de léthargie. Ses yeux se fermèrent. Il dormait.
L’homme au costume décroisa doucement les jambes, contrôlant l’amplitude de ses gestes pour ne pas l’éveiller. Le train quitta la zone industrielle. Des champs jaunes défilaient, avec de temps à autre une machine agricole en forme d’animal métallique découpée au-dessus de la ligne d’horizon.
Une fois certain que son voisin resterait silencieux, il reprit le cours de ses pensées. "T ne me retrouvera pas... à moins qu’il y en ait d’autres... comment savoir... faire attention aux inconnus, à tout ce qui sort de l’ordinaire.... conseiller à P d’être prudent... insister... "
Les kilomètres se succédaient. La gare de M ne serait pas en vue avant plusieurs heures. Après un assez long moment, le vieil homme tressauta et ouvrit les yeux. Puis il toussa pour s’éclaircir la gorge.
— Un petit somme est toujours le bienvenu, dit-il.
L’homme au costume hocha la tête, approbateur. Il n’avait pas l’intention de contrarier ce voisin au comportement étrange. Les choses étaient bien assez compliquées comme ça.
_ Vous êtes de passage dans la région ?
Le vieil homme prit son "oui" laconique pour un encouragement à poursuivre la conversation.
— Peu de gens viennent s’installer ici. Les villages se désertifient. Il ne reste que M et ses thermes. Il paraît que ses eaux sont providentielles contre les rhumatismes et les affections pulmonaires. J’avoue que je n’ai jamais essayé. Pourtant j’habite tout près, et vu mon âge, j’ai quelques problèmes articulaires. Je devrais. Vous venez faire une cure ? Non, vous êtes trop jeune. Et puis vous n’avez sûrement pas mené la même vie que moi, toujours en plein soleil ou sous la pluie, toujours dehors. Ça se voit à votre allure, vos vêtements. Vous êtes un bureaucrate. Moi j’ai une ferme. Oh, rien d’extraordinaire, quelques hectares. Juste de quoi vivoter et nourrir mes aurochs. Oui, aussi curieux que ça puisse paraître, j’ai bien dit des aurochs. Mon troupeau est le plus beau de la région, vous pouvez me croire. Cent vingt têtes. Et le double de cornes. "
L’homme au costume ne dit rien, il réfléchissait à cette idée de devenir curiste. Cela lui offrait à la fois une couverture et un point de chute. Qui viendrait le chercher aux thermes de M ?
— Deux-cent quarante... Oui, deux-cent quarante cornes et autant d’yeux, continua le vieil homme se parlant à lui-même. Mais pas les oreilles, non, pas les oreilles.
Poussé par une curiosité inexplicable, l’homme ne pu s’empêcher de demander :
— Pourquoi pas "deux-cent quarante oreilles" ?
L’autre se redressa sur son siège, fier de ce qu’il allait dire.
— Pour que personne ne me les vole, pour que je puisse les reconnaître, je leur ai fait couper l’oreille gauche. À tous.

Le train ralentissait.
La banlieue de la ville de M montrait ses hangars et ses silos pointant vers le ciel comme des bougies géantes. L’homme au costume lissa son pantalon, frotta les manches de sa veste et se leva, tout en surveillant les passagers qui comme lui s’apprêtaient à descendre, rassemblant leurs affaires, manteaux et sacs. Il cherchait à surprendre chez eux la moindre anicroche, le plus petit comportement suspect, au cas où il serait toujours suivi.
Le vieil homme, quant à lui, ne bougeait pas. À un coup d’œil interrogatif, il répondit :
— Je ne peux pas descendre. Tant que j’ai ce mot dans la tête.
Et il fit un geste fatigué de la main, avant de reprendre - c’était un murmure, mais chaque syllabe se distinguait parfaitement - avant de reprendre en boucles Chimborazo, Chimborazo, le mot refermé sur lui comme la porte d’une grille géante à la serrure détraquée.


[ensuite] "Chimborazo, j’y suis allé."

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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