"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES PONCTUELLES //

[origami]

Chimborazo, j’y suis allé

dimanche 15 juin 2014, par Christine Jeanney

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(série Origami : un homme rencontre un homme qui rencontre un homme, etc,
chacun se trouvant dévié de sa trajectoire initiale)

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[antérieurement] ... avant de reprendre en boucles Chimborazo, Chimborazo, le mot refermé sur lui comme la porte d’une grille géante à la serrure détraquée.


— Chimborazo, j’y suis allé.
Le vieux sursauta. Quelqu’un avait pris la place de l’homme au costume et s’adressait à lui, la tête baissée pendant qu’il fouillait dans son sac.
— Je vais vous montrer.
C’était un sac de toile effilochée sur les coutures, brodé d’images et de symboles - un loup hurlant à la lune, une mandragore noire, un sextant -, certains, pris dans les replis ou délavés, impossibles à identifier.
— Vous connaissez ?
— Le Chimborazo, oui, j’y étais il y a à peine six semaines.

Il sortit de son sac une enveloppe de papier kraft, écornée sur les angles, et dont la languette ne fermait plus, la colle ayant séché depuis longtemps, avant de la tendre au vieil homme.
— Toutes ces photos ont été prises là-bas.
Comme le vieux hésitait, il insista.
— Le temps était très clair. Je n’ai pas réussi a atteindre le sommet, le manque d’oxygène vous savez, chaque pas devient vite un supplice, et pourtant je m’étais préparé, mais regardez (il ouvrit l’enveloppe et en sortit les photos tout en parlant, les faisant défiler comme un jeu de cartes, s’arrêtant sur l’une ou l’autre une seconde pour pointer un détail qu’il n’expliquait pas), le refuge Whymper se trouve à 5000 mètres, c’est mille mètres plus haut que j’ai dû abandonner, alors je suis redescendu, un peu déçu quand même. Whymper, du nom d’un alpiniste je crois, on me l’a dit mais je ne me rappelle pas très bien. Regardez, ces nuages, cette neige, ce volcan dort depuis des milliers d’années, un pacifique. On m’a parlé d’un homme qui fait l’ascension régulièrement, il découpe des pains de glace qu’il revend ensuite dans la vallée. Là-bas on peut voir les quatre saisons en un seul jour, vous vous rendez compte ? allez-y, regardez (et il forçait les mains de l’homme à s’ouvrir, sans réaliser que celui-ci reculait et se rétractait en essayant de mettre le plus d’espace possible entre lui et les images, comme si elles lui inspiraient un dégoût profond, une aversion incontrôlable), par contre, je vous préviens, il faut être en très bonne santé pour faire cette expédition (le vieil homme ferma les yeux, pris de vertige), vous ne vous sentez pas bien ?

Sans lui répondre, il se leva, avec difficultés à cause du léger balancement du train. Il l’enjamba comme il pouvait, le poussant et le bousculant pour se jeter dans le couloir, écartant au passage les photos du volcan qui s’éparpillèrent sur le siège vide, le plancher du compartiment, les genoux du jeune homme et son sac.
— Monsieur ? vous avez besoin d’aide ?
Le vieil homme actionna l’ouverture de la porte et, une fois dans la voiture suivante, s’estimant hors d’atteinte derrière la porte refermée, il souffla. Puis se remit à marmonner très vite Chimborazo Chimborazo, d’un ton exaspéré et désespéré à la fois.

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[ensuite] ... Tout en ramassant ses photos (un passager derrière lui l’aidait, car elles avaient glissé sous ses pieds), il maugréa..


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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