"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES PONCTUELLES //

[origami]

Tout en ramassant ses photos

vendredi 20 juin 2014, par Christine Jeanney

...

(série Origami : un homme rencontre un homme qui rencontre un homme, etc,
chacun se trouvant dévié de sa trajectoire initiale)

...

[jusqu’ici : un homme qui se rend à son travail suit un homme à l’ourlet de pantalon décousu qui s’assoie à côté d’un homme à idée fixe contrarié par un homme voyageur]

...


[antérieurement] ... à marmonner très vite Chimborazo Chimborazo, d’un ton exaspéré et désespéré à la fois..


Tout en ramassant ses photos - un passager derrière lui l’aidait, car elles avaient glissé sous ses pieds -, il maugréa "Quel vieux fou !".
Puis il repensa à son voyage sur les pentes du volcan, aux légendes racontées par le guide, toutes ces histoires de cheveux coupés, de sacrifices humains, de géants endormis ne se déplaçant qu’une fois la nuit tombée pour s’en aller couvrir de neige le dos de montagnes inaccessibles.

— Tenez.
L’homme, assis derrière lui, lui tendait, par-dessus l’appuie-tête, la photo d’un alpiniste souriant, main levée pour saluer l’objectif.
— C’est Janeck, ajouta-t-il.
— Comment ?
— Cet homme sur la photo. C’est Janeck.
— Je... je ne pourrai pas vous dire. Il me semble qu’il s’appelait Peter quelque chose... Un Finlandais, je crois.
— Non, non. Pas Peter. Certainement pas Peter, croyez-moi. Janeck.
Il fit claquer le k de Janeck dans le silence. Tous les autres passagers tournèrent la tête dans sa direction.
— ... C’est étrange que vous le connaissiez, vous en êtes sûr ? C’était un randonneur de passage dans la région, pourtant, un touriste.
— Affirmatif.
— Alors on a raison de dire que le monde est petit.
— L’homme aux deux visages. Janeck.
— Pardon ?
— Janeck donne et Janeck reprend. Janeck ne laisse pas de témoin derrière lui. Pas de trace.
Décidément, pensa le jeune homme, il n’y a que des fous dans ce train. C’est une confrérie, et ils se rendent tous à leur congrès annuel.
Sans rien ajouter, il s’affaira, concentré sur le rangement de ses photos et le contenu de son sac.

— Janeck ne nous lâche pas d’une semelle. Tous autant que nous sommes, continuait l’autre. "Cessez de juger sur l’apparence, jugez avec équité." dit Janeck. Mais qui l’écoute.

Le jeune homme se leva et mis son sac en bandoulière pour descendre à la gare suivante. Qu’elle se trouve à quelques minutes ou à des centaines de kilomètres lui importait peu. Il ne vivait que pour s’approcher des choses simples et les hauts sommets lui semblaient plus faciles à escalader que des paroles bibliques proférées par des inconnus dans le compartiment d’un train.
Pendant qu’il s’éloignait, l’homme derrière lui repris sa lecture. Mais les mots dansaient devant ses yeux sans faire sens. Ses pensées l’entraînaient vers Janeck, le pauvre Janeck, méconnu incompris. Terrible et redoutable Janeck. Cette photo tombée sous ses pieds par hasard, mais était-ce vraiment le hasard ? cela ne pouvait être qu’un signe. Il referma son livre d’un coup sec. Il savait ce qui lui restait à faire.

...

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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