"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -37 [Je meurs souvent percée de flèches]

vendredi 8 août 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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reprise des Vagues après une longue interruption - elles attendaient sans s’impatienter que le moment arrive (justement il est là, les petites touches irisées brillantes disponibles, accordées au texte, les aplats de couleur, estompés, fondus, repris, aussi à l’arrière de la tête quand la mer s’agite si près, c’est devenu à la fois plus simple et plus acrobatique de faire le chemin vers les six prénoms, plus important aussi, si j’étais arbre, ça prendrait le dessin du tronc)

le hasard qui décide bien fait que c’est par Rhoda que je reprends pied dans les Vagues, elle qui montre peut-être la facette la plus proche de ce que je suppose de l’attitude de VW, de sa gestuelle, comme des parcelles d’intimité diffuse qu’elle dévoile, qui seraient partagées par tous et qui, bizarrement, à travers le miroir dont il est question - qui ne reflète rien puisque Rhoda y efface son reflet - montrent plus que ce que la vue peut saisir
work in progress
(pour certains verbes, un flottement, sans doute qu’il faut attendre-reprendre-laisser mûrir)
(flottements, sons et accords, et pas de certitudes ici, heureusement)

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That is my face,’ said Rhoda, ‘in the looking-glass behind Susan’s shoulder — that face is my face. But I will duck behind her to hide it, for I am not here. I have no face. Other people have faces ; Susan and Jinny have faces ; they are here. Their world is the real world. The things they lift are heavy. They say Yes, they say No ; whereas I shift and change and am seen through in a second. If they meet a housemaid she looks at them without laughing. But she laughs at me. They know what to say if spoken to. They laugh really ; they get angry really ; while I have to look first and do what other people do when they have done it.
‘See now with what extraordinary certainty Jinny pulls on her stockings, simply to play tennis. That I admire. But I like Susan’s way better, for she is more resolute, and less ambitious of distinction than Jinny. Both despise me for copying what they do ; but Susan sometimes teaches me, for instance, how to tie a bow, while Jinny has her own knowledge but keeps it to herself. « They have friends to sit by. They have things to say privately in corners. But I attach myself only to names and faces ; and hoard them like amulets against disaster. I choose out across the hall some unknown face and can hardly drink my tea when she whose name I do not know sits opposite. I choke. I am rocked from side to side by the violence of my emotion. I imagine these nameless, these immaculate people, watching me from behind bushes. I leap high to excite their admiration. At night, in bed, I excite their complete wonder. I often die pierced with arrows to win their tears. If they should say, or I should see from a label on their boxes, that they were in Scarborough last holidays, the whole town runs gold, the whole pavement is illuminated. Therefore I hate looking- glasses which show me my real face. Alone, I often fall down into nothingness. I must push my foot stealthily lest I should fall off the edge of the world into nothingness. I have to bang my head against some hard door to call myself back to the body.’

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« C’est mon visage, dit Rhoda, dans le miroir, derrière l’épaule de Susan – ce visage est mon visage. Mais je vais plonger derrière elle pour le cacher, pour ne pas être là. Je n’ai pas de visage. Les autres ont des visages ; Susan et Jinny ont des visages ; elles sont là. Leur monde est le monde réel. Les choses qu’elles soulèvent ont du poids. Elles disent oui, elles disent non ; alors que moi j’hésite, je change, je suis percée à jour en une seconde. Si elles rencontrent une bonne, celle-ci les regarde sans rire. Mais elle se moque de moi. Elles savent quoi répondre lorsqu’on leur parle. Elles rient vraiment ; elles se mettent vraiment en colère ; moi, je dois d’abord regarder ce que font les autres pour les imiter ensuite.
Regardez maintenant, avec quelle assurance incroyable Jinny met ses bas, simplement pour jouer au tennis. Je l’admire. Mais je préfère la façon de faire de Susan, qui est plus déterminée et cherche moins à se distinguer que Jinny. Toutes les deux me méprisent parce que je copie ce qu’elles font ; mais parfois Susan m’apprend à nouer un ruban par exemple, tandis que Jinny garde ce qu’elle sait pour elle seule. Elles ont des amies près de qui s’asseoir. Elles ont des choses à dire en secret, dans les recoins. Moi, je ne m’attache qu’aux noms et aux visages ; je les amasse comme des amulettes pour conjurer le désastre. Je choisis dans le hall un visage inconnu et j’ai du mal à boire mon thé lorsque celle dont j’ignore le nom vient s’asseoir en face de moi. Je m’étrangle. Je suis secouée par la violence de l’émotion. J’imagine ces gens sans nom, ces gens sans tache, qui m’observent derrière les buissons. Je saute très haut pour provoquer leur admiration. La nuit, dans mon lit, je déclenche leur total émerveillement. Je meurs souvent percée de flèches pour faire naître leurs larmes. S’ils me disent, ou si je vois grâce à une étiquette sur leurs bagages, qu’ils sont venus à Scarborough aux dernières vacances, la ville entière se couvre d’or et toutes les rues s’illuminent. C’est pourquoi je déteste les miroirs qui me montrent mon vrai visage. Seule, je tombe souvent dans le néant. Il faut que je pose mon pied très délicatement pour ne pas tomber du bord du monde dans le néant. Je dois me cogner la tête contre une porte bien dure pour retrouver mon corps. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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