"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -38 [même mon corps à présent laisse passer la lumière ]

jeudi 14 août 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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abonnée au site Poezibao de Florence Trocmé, je reçois ce matin en mail, dans la rubrique Notes sur la création, un texte-entretien de Claude Mouchard avec cette phrase : "(...) Traduire un poème, c’est se rendre, en l’une et l’autre des langues concernées, langagièrement disponible (...)"
c’est à l’intérieur de ce disponible que se joue l’essentiel je pense (tout en constatant que le mot "disponible" peine à établir réellement ce par quoi je passe en traduisant Les Vagues, il y a de la confiance, une sorte d’abandon au texte, à sa suite, comme on suivrait plus ou moins adroitement les pas d’un danseur dont on ne connait pas la chorégraphie à l’avance, puis par moment il y a cette prise d’initiative, un pas que l’on décide soi-même d’appuyer dans telle ou telle direction, que l’on fait sien, comme si la confiance faite au texte et l’abandon à lui dans le respect qu’on lui porte et la tentative de s’en approcher davantage faisaient naître une confiance en soi neuve, comme si un peu de cette danse, une fois atteinte, envahissait des gestes qu’on pensait jusque là personnels et limités à soi, il ne s’agit pas de creuser le même trou que l’auteur ni de placer ses pieds dans les mêmes traces au sol, ne pas copier, ni dupliquer, plus je traduis les Vagues plus je mesure à quel point l’espace s’ouvre à l’intérieur des phrases, plus je mesure que traduire c’est écrire avant tout, mais au cœur d’un reflet qu’on fait naître soi-même, exonéré de la poussière figée des phrases mortes, comme si le texte que l’on devait traduire s’écrivait en même temps que soi, pris dans le temps présent et toujours vif, et tous les questionnements qu’il engendre sont vrais, véritables, et au présent, ou au futur, traduire serait cette avancée avec cet autre qui continue à dire (malgré les cailloux dans les poches) et c’est très humble comme cheminement, parfois ardu, parfois déconcertant, remuant, mais enveloppant, et chaleureux aussi, et puis lorsqu’il s’agit de V Woolf, nimbé d’intelligence, précision de dentelle, force, porcelaine, tranchant, brillance, opacité, tout y est, "wherever she goes, things are changed under her eyes", "everything runs like streaks of fire" auprès d’elle)

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We are late,’ said Susan. We must wait our turn to play. We will pitch here in the long grass and pretend to watch Jinny and Clara, Betty and Mavis. But we will not watch them. I hate watching other people play games. I will make images of all the things I hate most and bury them in the ground. This shiny pebble is Madame Carlo, and I will bury her deep because of her fawning and ingratiating manners, because of the sixpence she gave me for keeping my knuckles flat when I played my scales. I buried her sixpence. I would bury the whole school : the gymnasium ; the classroom ; the dining-room that always smells of meat ; and the chapel. I would bury the red-brown tiles and the oily portraits of old men — benefactors, founders of schools. There are some trees I like ; the cherry tree with lumps of clear gum on the bark ; and one view from the attic towards some far hills. Save for these, I would bury it all as I bury these ugly stones that are always scattered about this briny coast, with its piers and its trippers. At home, the waves are mile long. On winter nights we hear them booming. Last Christmas a man was drowned sitting alone in his cart.’
‘When Miss Lambert passes,’ said Rhoda, ‘talking to the clergyman, the others laugh and imitate her hunch behind her back ; yet everything changes and becomes luminous. Jinny leaps higher too when Miss Lambert passes. Suppose she saw that daisy, it would change. Wherever she goes, things are changed under her eyes ; and yet when she has gone is not the thing the same again ? Miss Lambert is taking the clergyman through the wicket-gate to her private garden ; and when she comes to the pond, she sees a frog on a leaf, and that will change. All is solemn, all is pale where she stands, like a statue in a grove. She lets her tasselled silken cloak slip down, and only her purple ring still glows, her vinous, her amethystine ring. There is this mystery about people when they leave us. When they leave us I can companion them to the pond and make them stately. When Miss Lambert passes, she makes the daisy change ; and everything runs like streaks of fire when she carves the beef. Month by month things are losing their hardness ; even my body now lets the light through ; my spine is soft like wax near the flame of the candle. I dream ; I dream.’

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« Nous sommes en retard, dit Susan. Il faut attendre son tour pour jouer. Nous allons nous installer ici dans les hautes herbes, et faire semblant de regarder Jinny et Clara, Betty et Mavis. Mais nous ne les regarderons pas. Je déteste regarder les autres jouer. Je vais fabriquer des images de tout ce que je déteste le plus et les enterrer dans le sol. Ce caillou brillant, c’est madame Carlo et je vais l’enterrer profondément à cause de ses manières serviles, mielleuses, et à cause des six pence qu’elle m’a donnés pour que je garde les doigts raides pendant mes gammes. J’ai enterré sa pièce. Je vais enterrer toute l’école : le gymnase ; la salle de classe ; le réfectoire qui sent toujours la viande ; et la chapelle. Je voudrais enterrer le carrelage rouge foncé et les portraits huilés des vieux messieurs – bienfaiteurs, fondateurs d’écoles. Il y a quelques arbres que j’aime ; le cerisier et les gouttes de résine claire sur son écorce ; et la vue tout en haut du grenier sur les collines au loin. À part ça je veux tout enterrer, comme j’enterre ces vilaines pierres constamment éparpillées le long de la côte saumâtre, avec ses jetées et ses touristes. Chez moi, les vagues sont longues d’un kilomètre. Les nuits d’hiver on les entend gronder. À Noël dernier un homme s’est retrouvé noyé, assis seul dans sa charrette. »
« Lorsque Miss Lambert passe en parlant avec le pasteur, dit Rhoda, les autres rient, ils imitent la bosse dans son dos ; pourtant, tout se transforme et s’illumine. Jinny saute plus haut lorsque Miss Lambert passe. Supposons qu’elle voit une marguerite, celle-ci changera. Où qu’elle aille, les choses se transforment sous ses yeux ; et pourtant, dès qu’elle est partie, les choses ne redeviennent-elles pas comme avant ? Miss Lambert conduit le pasteur dans le jardin privé par la porte à claire-voie ; et lorsqu’elle arrive près de la mare, elle voit une grenouille sur une feuille, cela aussi changera. Tout est solennel, tout est pâle, là où elle se tient, comme une statue dans un bosquet. Elle laisse glisser sa cape soyeuse frangée de glands, et seule sa bague rougeoie encore, sa bague pourpre, son améthyste couleur de vin. Il y a ce mystère des gens lorsqu’ils nous quittent. Lorsqu’ils nous quittent, je les accompagne jusqu’à l’étang, j’en fais des êtres majestueux. Quand Miss Lambert passe, elle transforme la marguerite ; et tout coule en mèches de feu lorsqu’elle découpe le bœuf. Mois après mois, les choses perdent leur dureté ; même mon corps à présent laisse passer la lumière ; ma colonne vertébrale mollit, comme de la cire près de la flamme d’une bougie. Je rêve ; je rêve. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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