"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -39 [Le jeu est fini. Il faut aller prendre thé maintenant.]

dimanche 17 août 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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c’est un passage ardu, avec de nombreuses difficultés,
un moment pointu, une charnière : Jinny joue sur la netteté, le zoom, se disperse en facettes puis se recentre, un kaléidoscope en pleine action

passage ardu aussi parce que je le traduis après avoir lu Babel & Blabla,
lecture régénérante-coup de fouet
("My blood must be bright red, whipped up"), utile, remuante,
source de nouveaux questionnements, de nouveaux doutes (mais nutritifs)

je me concentre trop sur le sens, pas assez sur le son,
donc relire, revenir en arrière, retravailler les paragraphes précédents, reprendre au tout début ce qui pouvait sembler acquis pour surveiller le(s) rythme(s)

réfléchir aussi aux différences de tessitures entre les six voix, celle de Rhoda, de Jinny, de tous, et tenter de mieux les entendre,
voix différentes mais toutes unies,
facettes (netteté, zoom et kaleidoscope) d’un même personnage, lames d’un éventail unique,
les ondes produites - qu’elles soient violentes, énigmatiques, graves, minuscules, joueuses, déterminées, agiles - sont toutes façonnées par ce mouvement de fond des vagues, ce flux commun

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I have won the game,’ said Jinny. ‘Now it is your turn. I must throw myself on the ground and pant. I am out of breath with running, with triumph. Everything in my body seems thinned out with running and triumph. My blood must be bright red, whipped up, slapping against my ribs. My soles tingle, as if wire rings opened and shut in my feet. I see every blade of grass very clear. But the pulse drums so in my forehead, behind my eyes, that everything dances — the net, the grass ; your faces leap like butterflies ; the trees seem to jump up and down. There is nothing staid, nothing settled, in this universe. All is rippling, all is dancing ; all is quickness and triumph. Only, when I have lain alone on the hard ground, watching you play your game, I begin to feel the wish to be singled out ; to be summoned, to be called away by one person who comes to find me, who is attracted towards me, who cannot keep himself from me, but comes to where I sit on my gilt chair, with my frock billowing round me like a flower. And withdrawing into an alcove, sitting alone on a balcony we talk together.
‘Now the tide sinks. Now the trees come to earth ; the brisk waves that slap my ribs rock more gently, and my heart rides at anchor, like a sailing-boat whose sails slide slowly down on to the white deck. The game is over. We must go to tea now.’

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« J’ai gagné la partie, dit Jinny. Maintenant, c’est à vous. Il faut que je me jette sur le sol pour souffler. Je suis hors d’haleine à cause de la course, à cause du triomphe. Tout dans mon corps se disperse, à cause de la course, du triomphe. Mon sang doit être rouge vif, fouetté, battu contre mes côtes. Mes pieds fourmillent, comme si des anneaux de fil de fer s’ouvraient et se refermaient à l’intérieur. Je vois très clairement chaque brin d’herbe. Mais le pouls, derrière mon front, sous mes yeux, tambourine si fort que tout se met à danser – le filet, l’herbe ; vos visages voltigent comme des papillons ; on dirait que les arbres sautillent. Rien n’est fixe, rien n’est stable dans cet univers. Tout ondule, tout danse ; tout est course et triomphe. Pourtant, une fois sur le sol dur, allongée seule à vous regarder jouer, je commence à sentir monter en moi le désir d’être remarquée, convoquée, appelée par quelqu’un qui ne vient que pour moi, qui n’est attiré que par moi, qui ne peut pas se passer de moi, qui vient là où je suis assise, sur mon siège doré, avec ma robe étalée autour de moi comme une fleur. Et repliés dans une alcôve, assis seuls sur un balcon, nous parlons ensemble.
Maintenant la marée se retire. Maintenant les arbres reviennent sur terre ; les vagues vives qui claquaient contre mes côtes roulent plus doucement et mon cœur s’ancre, comme un bateau dont les voiles glissent lentement jusqu’au pont blanc. Le jeu est fini. Il faut aller prendre thé maintenant. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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