"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES PONCTUELLES //

[Hachèmes]

Hachème de la jetée

samedi 13 septembre 2014, par Christine Jeanney

- au rythme d’un par jour -
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Un jour que j’étais sur la plage, pendant les grandes marées, au moment où le fond de la mer se découvre, j’observais les cailloux, les jeunes rivières salées qui surgissent et contournent des fossiles de plantes prises dans le sable comme dans un bas-relief, les bébés congres prisonniers de bâches, les coques, les crabes ouverts, ventre vidé. La mer était bien loin, avec ses vagues en traits blancs dispersés sous l’horizon.
Soudain, c’est apparu. D’abord une planche, ensuite une autre, une autre encore. Les planches se plaçaient sur le sol, l’une après l’autre, à pas de sénateur. Des planches épaisses, à peine fendillées. Le tout semblait solide, je suis montée dessus - je ne savais pas quoi faire d’autre.
Des lattes de bois entrecroisées se sont alors élevées en signes majuscules pour soutenir chaque planche, chacune s’ajustant parfaitement à sa soeur.
J’ai avancé - j’entends déjà les esprits chagrins,
les plâtreux, émettre des doutes.
Je ne raconte pas n’importe quoi. Qu’ils sortent un peu les jours de
grandes marées, c’est loin d’être un cas isolé.
Je marchais donc sur cette jetée naissante. Si j’attendais qu’une nouvelle planche se pose, ça ne durait que quelques secondes. Le plus souvent j’avais du mal à suivre ce rythme venu d’on ne sait où.
Bientôt j’ai surplombé la mer.
Je l’entendais sous moi souffler et lécher les piliers pour se défendre, comme un gros animal contrarié retourne sa masse la nuit parce qu’il voudrait dormir. Les mouettes criaient, certaines volaient sur place, inquiètes de me voir m’éloigner - car je marchais toujours, avec une certaine imprudence, ce qui n’est pas mon habitude.
À un moment - lequel, je ne sais pas - la jetée s’est stoppée. J’attendais d’autres planches qui ne sont pas venues. Je me suis assise, les jambes pendantes face à la mer, à les laisser se balancer.
La lumière s’est posée partout en scintillant, sur l’eau, le bois, les pépites de sable, le ciel. Au loin, des falaises blanches
s’étaient couchées sur l’horizon. Ou c’était un navire, très long, très pâle, amarré sur un quai lointain dans un autre pays, qui patientait.
Des gens sont passés près de moi, des touristes, des promeneurs.
Nous avons entamé plusieurs conversations sans les finir. Et curieusement, sans nommer cette jetée étrange - sans doute la peur de provoquer sa disparition brusque et notre chute.
Certains avaient de lourds paquetages, des matelas enroulés
et ficelés sur la tête, ils semblaient contents de s’asseoir.
L’air sentait bon le sel.
J’ai encore l’impression d’y être. S’il vous plaît,
si quelqu’un m’y voit, qu’il fasse signe.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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