"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

AUTRES TENTATIVES //

[à l’intime (et roumégations)]

cordes, images et roumégations

mardi 23 septembre 2014, par Christine Jeanney


dans une librairie, j’ouvre à la première page une nouvelle traduction du Portrait - ça m’interpelle, car ces premières lignes je les connais pour les avoir avalées, la moindre goutte comptait, il fallait doser, respecter, donner, le même geste qu’en peignant - et déception, c’est un livre Lustucru, six adverbes au kilo, pompeux, langue chargée à la place d’être belle, pourtant OW n’était pas qu’un cintre avec des manches de dentelle agitées, il y avait un vrai être dedans, une fois rentrée chez moi je cherche à retrouver sur le net ce livre feuilleté pour savoir si la traduction est vieille ou pas, mais mon cerveau a gommé les indices, du nom du traducteur jusqu’à l’illustration choisie pour couverture
toujours l’écart entre ce qui est, et ce qui est vu ou compris
autre écart, et si celui que je ne nomme pas par principe, avec ses mouvements convulsifs d’épaule, ses chuis au lieu de je suis, ses attitudes adolescentes provocatrices, sa beaufferie, sa fierté d’afficher sa réussite, la plus belle gourmette la plus belle voiture la plus belle femme et qu’on lui ouvre les portes quand il avance, et si ce personnage tout entier qui semble souvent hors de contrôle, était au contraire contrôlé, calculé, dans le but de provoquer tout plutôt que de passer inaperçu, le buzz en arme de propulsion, pour dépasser les complets vestons attendus et les soporifiques à langue de bois politique ronron
il suffit qu’il apparaisse avec tout son packaging (un peu comme Mister T avec ses breloques d’or) et il gagne, les yeux les oreilles tournés vers lui, elle est là sa réussite, dans la captation des cerveaux disponibles
le même mécanisme que le best-seller, le film qui fait le plus d’entrées (m’a toujours épatée ce critère qui ne tient compte que de la place achetée et pas du nombre de personnes sortie du cinéma en maugréant que c’était nul), lui et ses chuis sait faire, il fait le plus d’entrées, suffit d’additionner ceux de sa troupe (un chef de meute irremplaçable) (car sans chef de meute, pas de meute) ceux qui veulent prendre la place de l’alpha dominant, et ajouter au nombre ceux qui s’opposent (bloqués dans la sidération, le scandaleux, l’inacceptable, l’outrage)
et si la solution était de vaincre cet écart entre le rien et rien, il n’est plus rien, et s’il devient à nouveau chargé d’affaires, puissant et décideur, ce sera peut-être à cause de tous ces yeux tournés vers lui, le même mécanisme qu’avec toutes ces places de cinéma achetées et le succès du film, même mauvais (je sais, c’est pas neuf comme pensée)
la cause, je me demande, peut-être se réduit au penchant de masse qu’il sait cultiver et aux espaces qu’il sature
sur la route de l’école, doublée par des enfants, cartables, trottinettes, sur le trottoir une petite poche grise, c’est un moineau mort, ses ailes repliées autour de lui comme une enveloppe, ce n’est pas vraiment triste, c’est juste que c’est là
chercher le sens, le progrès, et s’il passait par le statut des enfants, l’écart à diminuer entre l’amour et le devoir de protection et la vie, ces enfants mariées de force, ces enfants promis à une cause, vont combattre, ces enfants au travail, on pourrait penser que le temps va, qu’il arrange les choses, on a moins soif, moins froid, moins peur, mais non, c’est juste que les voix dominantes ont moins froid et moins peur et qu’elles le disent plus ouvertement que les autres, une colonisation de la parole, un monde tourné vers l’individualisme autant que vers le consensuel, le rassembleur, les mêmes infos, les mêmes pôles d’intérêt, que ce soit chuis ou la tenue dénudée d’une chanteuse, et les techniques qui pourraient depuis l’endroit où nous vivons nous faire nous déplacer dans un village de Chine, en Australie, dans une plaine désertée, prennent peu de place, les images de villes fantômes deviennent absolument irréelles et absolument artistiques, alors que nous vivons dedans, l’écart entre ce qu’on nomme époque ou société, pas représentative du tout, la carte du webactif laisse dans l’ombre quoi, qui ? on ne sait pas, on dirait que ce qui sort du consensuel-rassembleur, ou qui n’est pas individuel-témoignage doive rester résolument exotique, le sauvage exhibé à la foire du trône, est-ce qu’on est là encore, triste si triste
et qu’il n’y ait aucun sens à tout ça
une logique illogique qui ne serait pas triste au fond, comme la vue du moineau n’est pas triste, il faut bien que des moineaux s’effacent, à prendre en compte
mais ça explique peut-être pourquoi (pour moi) l’envie de voir des galaxies, une autre fiction rassembleuse, qui prendrait toutes les contradictions et les ferait fusionner toutes, sans chercher d’autre sens pour soi que faire au mieux, ou bien, simplement éviter de nuire

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • celui qu’on nomme pas est fabrication pour plaire aux médias, qui le vendent avec jubilation
    et les hommes, pauvres humains, sont formés par eux, ces mêmes médias, depuis tant et tant d’années aux sentiments qui clignotent, aux peines en foule, aux emballements hurlants, aux jugements excluant, aux indifférences devant le peu
    N’avons plus qu’à nous en aller nez et coeur au vent, nous arrêtant devant ce qui nous touche le temps d’espérer comprendre, n’espérant pas trouver un monde qui nous ressemble, qui nous convienne exactement, et comptant sur le hasard, l’éclair d’un mot, d’un regard pour trouver nos compaings

  • Le pauvre ignorant de Bygmalion, l’innocent dans tous les domaines, le petit clown face à un ectoplasme... le spectacle est reparti !

    Je vais pouvoir refaire des "posts" plus politiques.

    Merci pour cet instantané.

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