"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -46 [Je déteste l’obscurité, et dormir, et la nuit]

dimanche 12 octobre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘I hate darkness and sleep and night,’ said Jinny, ‘and lie longing for the day to come. I long that the week should be all one day without divisions. When I wake early — and the birds wake me — I lie and watch the brass handles on the cupboard grow clear ; then the basin ; then the towel-horse. As each thing in the bedroom grows clear, my heart beats quicker. I feel my body harden, and become pink, yellow, brown. My hands pass over my legs and body. I feel its slopes, its thinness. I love to hear the gong roar through the house and the stir begin — here a thud, there a patter. Doors slam ; water rushes. Here is another day, here is another day, I cry, as my feet touch the floor. It may be a bruised day, an imperfect day. I am often scolded. I am often in disgrace for idleness, for laughing ; but even as Miss Matthews grumbles at my feather-headed carelessness, I catch sight of something moving — a speck of sun perhaps on a picture, or the donkey drawing the mowing-machine across the lawn ; or a sail that passes between the laurel leaves, so that I am never cast down. I cannot be prevented from pirouetting behind Miss Matthews into prayers.
‘Now, too, the time is coming when we shall leave school and wear long skirts. I shall wear necklaces and a white dress without sleeves at night. There will be parties in brilliant rooms ; and one man will single me out and will tell me what he has told no other person. He will like me better than Susan or Rhoda. He will find in me some quality, some peculiar thing. But I shall not let myself be attached to one person only. I do not want to be fixed, to be pinioned. I tremble, I quiver, like the leaf in the hedge, as I sit dangling my feet, on the edge of the bed, with a new day to break open. I have fifty years, I have sixty years to spend. I have not yet broken into my hoard. This is the beginning.’

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« Je déteste l’obscurité, et dormir, et la nuit, dit Jinny, et attendre allongée que le jour vienne. Je voudrais que la semaine ne soit qu’un jour unique et sans ruptures. Quand je m’éveille tôt – à cause des oiseaux –, je vois depuis mon lit les poignées du placard s’éclairer ; puis le lavabo ; puis le porte-serviettes. À chaque chose qui s’éclaire dans la chambre, mon cœur bat plus vite. Je sens mon corps durcir, devenir rose, jaune, brun. Mes mains passent sur mes jambes, mon corps. Je sens ses creux, sa minceur. J’aime entendre le gong résonner à travers les pièces et le remue-ménage qui commence – là un bruit sourd, ici un piétinement. Les portes battent, l’eau jaillit. Un autre jour est là, un autre jour est là, voilà ce que je crie en posant mes pieds sur le sol. Ce sera peut-être un jour endolori, un jour imparfait. On me gronde souvent. Je suis souvent réprimandée à cause de ma paresse, de mes rires ; mais, même quand Miss Matthews maudit mon insouciance et ma tête de linotte, j’aperçois quelque chose qui bouge – une tache de soleil sur un tableau peut-être, ou l’âne qui tire la faucheuse sur la pelouse ; ou une voile de bateau entre les feuilles des lauriers, et jamais je ne me sens découragée. Je ne peux pas m’empêcher de pirouetter dans le dos de Miss Matthiews qui fait ses prières.
Pour nous, le temps est proche maintenant de quitter le collège, de porter des jupes longues. Je mettrai des colliers et une robe blanche sans manches le soir. On donnera des fêtes dans des salons étincelants ; et un homme me distinguera entre toutes, il me dira ce qu’il n’a jamais dit à personne d’autre. Il me préfèrera à Susan ou à Rhoda. Il trouvera en moi quelque chose de spécial, de singulier. Mais je ne m’attacherai pas. Je ne veux pas être fixée, entravée. Je tremble, je frissonne comme une feuille dans la haie, assise au bord du lit, les jambes ballantes, avec un nouveau jour à ouvrir. J’ai quinze ans [1], j’ai soixante ans à dépenser. Je n’ai pas encore puisé dans mes réserves. Ce n’est que le début. »

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Jinny, celle qui semble peut-être la plus légère, la plus insouciante ou la plus superficielle donne ici à voir sa faille interne.
C’est la lumière qui la pousse, la fait bouger, lui donne la vie, la lumière qui la fait naître chaque matin.
Elle ne peut pas rester dans l’ombre de Rhoda ou de Susan, non pas par esprit de compétition, mais parce que l’ombre est comme la nuit, comme la mort.
Elle n’aura jamais assez de lumière, elle le sait - c’est pourquoi elle ne veut pas se contenter d’une seule source - mais elle sait aussi que son temps est compté, que les réserves vont se vider.
C’est terrible de voir ce personnage presque fantasque, pirouettant, dur, et quasiment invincible, indifférent aux autres, lancer ici ce cri
"Here is another day, here is another day"
et, le faisant, dépasser le simple enthousiasme, la joie de vivre, pour dévoiler un moteur plus complexe, une faim première, existentielle, inextinguible, quasiment douloureuse.

- bruised dans It may be a bruised day
je tente "un jour abîmé", mais je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose d’enfantin dans cette formulation qui jure avec la lucidité de Jinny
elle ne s’exprime pas par dépit, en petite fille vexée d’être grondée
et "meurtri", "un jour meurtri" sonne vraiment très beau, mais presque trop beau, trop dramatique
la vie de Jinny n’est pas une tragédie, mais une quête constante, primordiale
je choisi "endolori" à cause du sentiment d’inconfort que j’y trouve, avec la difficulté de se mouvoir qui répond au "pinioned" plus loin

- justement pinioned
en anglais l’image du piquet auquel la chèvre est attachée arrive tout de suite
j’hésite, "épinglée" pourrait convenir, comme le papillon dans sa boîte
ou "ligotée", mais "ligotée" rend mal ce mouvement, je vois Jinny avec le pied coincé, se débattant pour voleter d’un halo de lumière à l’autre
finalement "entravée" est ce qui se rapproche le mieux de ce que je voudrais faire passer

- with a new day to break open
je réfléchis longuement, tout le passage est aussi lumineux que gestuel
on est entravé, on ne peut pas s’empêcher de faire des pirouettes,
on pose le pied et le jour éclot, il se casse comme une coquille d’œuf, on le mange
"entamer" donne aussi cette idée de mordre dans quelque chose
mais je préfère "ouvrir", plus simple, pour garder l’image de cadeau, de boîte magique à déballer, dont il faut déchirer l’emballage
de plus, toute la phrase est complexe dans sa construction
- I tremble, I quiver, like the leaf in the hedge, as I sit dangling my feet, on the edge of the bed, with a new day to break open
je change de place plusieurs fois les groupes de mots, et les virgules sont importantes
(on a vite fait de voir une feuille assise au bord d’un lit) (et de voir ensuite la feuille se lever et s’éloigner, prise de pitié)
finalement, mon choix de "Je tremble, je frissonne comme une feuille dans la haie, assise au bord du lit, les jambes ballantes, avec un nouveau jour à ouvrir." est peut-être le moins mauvais parmi toutes les versions que je tente

work in progress toujours

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1(ouille, voir les commentaires à ce propos)

Messages

  • besoin de lumière qui remplace la petite robe noire dont ma génération rêvait (assortie d’un collier de vraies perles) par une robe blanche

    et la justesse de tes choix ou ta puissance de persuasion qui fait que chaque fois, après avoir suivi tes hésitations, je me dis : ben oui, c’est juste

  • Hello ! Pas la première ce matin (salut à B. !)
    Quelques bricoles. La première est certainement une erreur d’inattention : non pas "J’ai quinze ans, j’ai soixante ans à dépenser" mais "J’ai cinquante ans, soixante ans à dépenser"...
    La toute première phrase. J’ai buté sur "Je déteste l’obscurité, et dormir, et la nuit," car il me semble que sleep est lui aussi (ici en tout cas) un substantif, et peut/doit être rendu par un substantif : sommeil, qui permettrait de conserver le rythme ternaire.
    "Meurtri" est peut-être un peu dramatique en effet, mais tellement plus proche de "bruised" que "endolori"... et puis "un jour meurtri" sonne mieux...
    Par contre : chapeau pour "entravée", c’est le terme idéal (la chèvre justement).
    Et j’approuve sans réserve la dernière ligne, "Ce n’est que le début", la légère insistance ajoutée puisque l’anglais dit simplement "C’est le début", mais nécessaire.

    • aïe aïe, "erreur d’inattention", tu es bien gentille de le formuler comme ça, je crois que c’est plus grave, j’ai voulu lire un décompte, une urgence, donc il me fallait un quinze à la place du cinquante, d’où la nécessité de prendre du recul, grâce à toi, merci ! :-(

      mince mince, et la toute première phrase : "le sommeil" au lieu de dormir, le substantif au lieu du verbe, tu as entièrement raison
      et là je ne sais pas comment l’expliquer, mais je trouve plus profond le "je déteste l’obscurité, et dormir",
      plus lourd, plus souterrain, et en même temps plus fluide (flux, eau qui coule) comme si ce "le" qui vient s’ajouter avant sommeil, pourtant un simple petit article de plus, déséquilibrait le rythme
      (alors je sens bien que je tronque, je falsifie, mais envie de conserver le verbe quand même, malgré que...)
      pour meurtri, je crois que si je trouve (à la sixième, dixième, centrouzième relecture) qu’endolori n’est pas à sa place, je préférerais quand même le remplacer par "abîmé" plutôt que par meurtri
      abîmé a le mérite d’une certaine fraîcheur, d’une certaine naïveté
      alors que meurtri sonne pour moi "effet de manche" (pour ça que je dis que c’est trop beau), mais je sens bien que ce choix comme tant d’autres n’a rien de stabilisé, que selon l’état d’esprit dans lequel je suis, je peux revenir sur une phrase, trouver ma traduction bancale ou ridicule et la détricoter

      en fait, je crois que c’est pour cela que c’est important pour moi de tenir ce Journal en mode ouvert, avec le texte original visible

      les discussions/remarques qui peuvent suivre sont un apport, bien au-delà d’un apport basique, factuel, textuel
      par exemple le rapport à l’erreur est différent, il ne s’agit pas d’une copie que je montrerais pour qu’on la corrige, ici rien de tel, et je sens bien que toi comme ceux qui me suivent l’avez compris (cette chance que j’ai)
      parce que ça ne se joue pas autour de mon ego, ou de ma capacité à "produire", ou de ma maîtrise "exceptionnelle" de la langue, ni d’une certaine efficacité
      (quel mot laid)
      il s’agit d’une rencontre avec un texte (et quel texte !)) , c’est à cet endroit que ça se joue d’abord, et cela s’augmente et se fortifie de toutes vos rencontres ajoutées

      montrer le Journal des Vagues, donc les dessous de ma traduction, m’apporte beaucoup, grâce à toi, et à tous ceux qui viennent/viendront commenter,
      d’abord la distanciation par rapport au texte
      car j’ai souvent la sensation de travailler le nez collé dessus, tout contre, et le montrer l’écarte, un peu comme on lâche la ficelle d’un ballon
      ensuite c’est un plus dans mes réflexions, un plus vraiment singulier, avec la possibilité pour moi (et comment l’obtenir autrement) de réaliser que tel ou tel choix est plus fragile qu’un autre,
      ou bien, tout au contraire que j’ai une bonne raison de choisir tel ou tel mot, même si je ne me l’étais pas formulé clairement (c’est ce qui arrive ici avec "le sommeil")

      bref, pour résumer, je suis ravie, nourrie, heureuse que ce Journal existe
      et je ne suis pas sûre, pas sûre du tout, que l’énergie serait identique si je traduisais seule, sans cette ouverture :-)

  • PS. Je crois que tu as déjà mon adresse mail, je l’ai mal écrite dans mon commentaire précédent, il ne faut pas de ^ bien sûr... sorry

  • Très en retard. Je crois que les deux usages du verbe "long" pourraient être traduits dans deux registres plus différents : le premier (long for) par "je me languis en attendant le jour qui vient" et le second (long that) par "Je voudrais tant que la semaine ne soit qu’un jour unique..." (rajouté tant parce que long c’est vraiment fort).

    Mais que tout ce passage, ta traduction et tes commentaires nous rendent Jinny présente dans sa dépendance à la lumière et l’attention : "une faim première, existentielle, inextinguible, quasiment douloureuse", c’est superbement juste.

  • "Je voudrais tant", c’est si juste, merci beaucoup Philippe !
    par contre, je ne sais pas pour "je me languis", à cause de la longueur que ça entraîne, le sens c’est lui bien sûr, mais pour le rythme il y a l’intention de frapper lorsqu’elle parle, elle déteste "ça et ça et ça" (comme si elle frappait trois fois de la main, rageuse), alors que "languir" donne l’idée d’une attitude presque romantique, une mélancolie qui s’oppose à son exaspération, son impatience... (mais work in progress bien sûr :-))

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