"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -47 [Mais c’est un rêve mince. Un arbre de papier.]

dimanche 19 octobre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘There are hours and hours,’ said Rhoda, ‘before I can put out the light and lie suspended on my bed above the world, before I can let the day drop down, before I can let my tree grow, quivering in green pavilions above my head. Here I cannot let it grow. Somebody knocks through it. They ask questions, they interrupt, they throw it down.
‘Now I will go to the bathroom and take off my shoes and wash ; but as I wash, as I bend my head down over the basin, I will let the Russian Empress’s veil flow about my shoulders. The diamonds of the Imperial crown blaze on my forehead. I hear the roar of the hostile mob as I step out on to the balcony. Now I dry my hands, vigorously, so that Miss, whose name I forget, cannot suspect that I am waving my fist at an infuriated mob. “I am your Empress, people.” My attitude is one of defiance. I am fearless. I conquer.
‘But this is a thin dream. This is a papery tree. Miss Lambert blows it down. Even the sight of her vanishing down the corridor blows it to atoms. It is not solid ; it gives me no satisfaction — this Empress dream. It leaves me, now that it has fallen, here in the passage rather shivering. Things seem paler. I will go now into the library and take out some book, and read and look ; and read again and look. Here is a poem about a hedge. I will wander down it and pick flowers, green cowbind and the moonlight-coloured May, wild roses and ivy serpentine. I will clasp them in my hands and lay them on the desk’s shiny surface. I will sit by the river’s trembling edge and look at the water-lilies, broad and bright, which lit the oak that overhung the hedge with moonlight beams of their own watery light. I will pick flowers ; I will bind flowers in one garland and clasp them and present them — Oh ! to whom ? There is some check in the flow of my being ; a deep stream presses on some obstacle ; it jerks ; it tugs ; some knot in the centre resists. Oh, this is pain, this is anguish ! I faint, I fail. Now my body thaws ; I am unsealed, I am incandescent. Now the stream pours in a deep tide fertilizing, opening the shut, forcing the tight-folded, flooding free. To whom shall I give all that now flows through me, from my warm, my porous body ? I will gather my flowers and present them — Oh ! to whom ?
‘Sailors loiter on the parade, and amorous couples ; the omnibuses rattle along the sea front to the town. I will give ; I will enrich ; I will return to the world this beauty. I will bind my flowers in one garland and advancing with my hand outstretched will present them — Oh ! to whom ? ’

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« Il faut des heures et des heures, dit Rhoda, avant que je puisse éteindre la lumière et m’allonger, suspendue dans mon lit au-dessus du monde, avant que je puisse quitter le jour et laisser mon arbre grandir, ses toiles vertes toutes palpitantes au-dessus de ma tête. Ici, il ne peut pas pousser. On le transperce. Ils posent tous des questions, ils interrompent, ils abattent.
Je vais maintenant dans la salle de bain enlever mes chaussures et me laver ; mais tandis que je penche la tête au-dessus du lavabo, je laisse le voile de l’Impératrice de toutes les Russies se déposer sur mes épaules. Les diamants de la couronne impériale brillent sur mon front. J’entends les hurlements de la foule hostile lorsque je m’avance au balcon. Je me sèche les mains, vigoureusement, pour que Miss, dont j’ai oublié le nom, ne se doute pas que je lève le poing devant une foule furieuse. "Peuple, je suis votre Impératrice." Mon attitude est pleine de défi. Je suis sans peur. Conquérante.
Mais c’est un rêve mince. Un arbre de papier. Miss Lambert le renverse. La simple vue de la silhouette de Miss Lambert disparaissant au fond du corridor suffit pour le pulvériser. Il n’est pas solide ; il ne me satisfait pas – ce rêve d’Impératrice. Il me laisse, maintenant qu’il est tombé, au milieu du couloir, presque tremblante. Tout s’affadit. Je vais à la bibliothèque à présent, prendre un livre et lire, et regarder ; et lire encore, et regarder. Ici un poème parle d’une haie. Je vais y entrer et cueillir des fleurs, la bryone verte, l’aubépine couleur de lune, les roses sauvages et le lierre qui serpente. Je les serrerai entre mes mains, je les déposerai sur le plateau luisant du bureau. J’irai m’asseoir sur les berges frémissantes de la rivière, je verrai les nénuphars, larges, miroitants, éclairer d’un faisceau de lune aquatique le chêne au-dessus de la haie. Je cueillerai des fleurs ; je les serrerai, et je les nouerai en guirlandes pour les offrir – Oh ! À qui ? Quelque chose bloque le flux de mon être ; le courant profond bute sur un obstacle ; ça secoue ; ça tiraille ; un nœud au centre résiste. Oh, quelle douleur, quelle angoisse ! Je défaille, j’échoue. Maintenant la glace de mon corps fond ; je suis descellée, je suis incandescente. Et le courant se déverse en profonde marée fertile, ouvrant ce qui est clôt, forçant le repli, le resserrement, le courant se déverse en toute liberté. À qui vais-je donner tout ce qui m’inonde maintenant, tout ce qui passe à travers ma chaleur et mon corps perméable ? Je ramasserai mes fleurs et je les offrirai – Oh ! À qui ?
Des marins flânent sur l’esplanade, des couples d’amoureux aussi ; les omnibus roulent en cliquetant le long du bord de mer, jusqu’à la ville. Je donnerai ; j’enrichirai ; je rendrai au monde cette beauté. Je tresserai mes fleurs en guirlandes, et j’avancerai, mains tendues, pour les offrir – Oh ! À qui ? »

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sans doute un des passages les plus difficiles à traduire depuis que j’ai commencé ce journal
(oui, je sais, j’ai ce ressenti souvent, pour ne pas dire après chaque paragraphe, mais ici ça s’aggrave)

c’est très gestuel
Rhoda parle/bouge en trois temps, la répétition, la représentation, et le retour au réel

le premier mouvement est incomplet (comme une répétition), c’est une ébauche, un chemin intérieur à l’abri d’une pièce close, avec des gestes "rentrés", ce qui s’exprime est caché sous une serviette, comme si tout se passait dans les coulisses,
on s’invente une foule, des spectateurs, un rideau, un théâtre
cela s’éteint très vite - une silhouette qui s’en va le dissipe

le second mouvement déborde du premier, comme si l’espace avait manqué pour dire et qu’il fallait absolument un lieu pour exprimer
c’est le lieu du poème, du réel augmenté, un théâtre naturel fabuleux et c’est la nuit
au bord d’une rivière, Rhoda se fait elle-même rivière, ruisselante, luttant contre une aspérité au centre du lit de l’eau
(reflet du lit suspendu au-dessus du monde ?)
la voilà flots et vapeur, freinée, mise en échec
(au théâtre aussi des épreuves attendent l’héroïne)
puis elle se dépasse, débordante, étendue, souveraine, un fleuve en marche,
c’est une danse, comme ces danseuses classiques, portée - par qui ?
tout, la lune, les fleurs, le chêne et l’eau tourbillonnante, tout la soulève,
la chorégraphie est fiévreuse, elle se termine illuminée - portée à bout de bras, mais le porteur est sans visage

ensuite c’est l’extérieur, Rhoda quitte le poème, regarde à horizon le paysage simple, quotidien, pas d’héroïne, encore moins de héros, seulement des marins, des amoureux, et des bruits prosaïques de moteurs
chacun connait sa place, voyageurs à quai, couples deux par deux, omnibus qui suivent un itinéraire, les choses s’agencent entre elles,
chacun sa place, sauf pour Rhoda, à qui il manque la destination, à qui il manque l’autre

l’autre, le seul qui saura la définir, lui indiquer où diriger cette énergie en elle, violence et désirs, vers quoi
en l’attendant, Rhoda est peut-être la plus isolée parmi tous
la moins armée
une actrice qui répète un rôle dont elle ne connait rien, seule dans une pièce sans spectateurs,
et qui ne trouve que le basculement du miroir d’Alice, que le puits du poème, pour s’épancher
ce décalage énorme qu’elle subit, sa solitude, sa si grande fragilité, tout cela contenu dans sa litanie, sa plainte, "à qui ?"
par le manque, VW révèle le creux incontournable, l’absence vertigineuse
Rhoda visible par le vide qui la remplit

- quivering in green pavilions
je pense d’abord conserver le mot "pavillons" qui peut aussi donner l’idée d’un navire, d’un drapeau flottant au vent, mais c’est tronquer le sens
le mot "chapiteaux" serait juste, sauf qu’en français il est trop souvent employé pour le cirque (pas inintéressant comme rapprochement, avec ce côté spectaculaire, mais trop ancré dans un visuel précis, rouge et or, qui ne me va pas)
"tonnelles" pourrait convenir, mais il y a quelque chose de bucolique et d’affecté dans ce mot, trop élégant, trop mièvre, il sonnerait faux ici, en plus le mot "tonnelle" est immobile, j’ai besoin des prémisses du mouvement qui s’amorce
je me rabats sur "toiles", à la fois toile de tente, voile de bateau, toile du peintre, c’est assez large pour englober aussi ce qui suivra, et assez neutre, un bon piédestal pour le rêve finalement

- Even the sight of her vanishing down the corridor blows it to atoms
il faut conserver l’idée d’évanouissement et de fragilité,
essayer les "rien que", les "suffit", tenter un instant d’ajouter "voir" ou "apercevoir la silhouette de"
silhouette s’évanouissant (trop de sssss, et le sens double de s’évanouir me perturbe)
et je dois redire "Miss Lambert" pour éviter l’ambiguïté, à qui appartient cette silhouette, ce n’est pas celle du rêve
je tente "La simple vue de la silhouette de Miss Lambert disparaissant au fond du corridor suffit pour le pulvériser." mais sans fierté, c’est un aménagement

- opening the shut, forcing the tight-folded, flooding free
c’est surtout the tight folded qui me met en échec,
je décide de traduire par "ouvrant ce qui est clôt, forçant le repli, le resserrement, le courant se déverse en toute liberté" ce qui allonge considérablement la phrase

c’est ainsi
après avoir traduit en tentant d’être au plus près du texte et de ses mouvements, me reste toujours ce désenchantement à la relecture,
d’un côté la langue anglaise de VW, rapide, claire comme du cristal,
et de l’autre mon texte-buée, délayé, bavard
work in progress toujours

(je repense à ce que me disait Danielle Carlès l’autre jour, elle qui traduit Virgile, Horace, "je crois qu’on est vraiment fada, voilà ce que je crois")

"je vous prends dans mes mots, dans ma langue imparfaite et inachevée" dit Frédéric Boyer dans les Notes sur la création de Poezibao

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • « it jerks ; it tugs ; some knot in the centre resists. Oh, this is pain, this is anguish ! I faint, I fail. Now my body thaws ; I am unsealed, I am incandescent. »
    C’est tellement beau, tout un livre en quelques phrases. Pas étonnant qu’on soit incertain d’une traduction, et pourtant tu t’en sors si bien :
    « ça secoue ; ça tiraille ; un nœud au centre résiste. Oh, quelle douleur, quelle angoisse ! Je défaille, j’échoue. Maintenant la glace de mon corps fond ; je suis descellée, je suis incandescente. »
    Brava ! "fail" ici, c’est je crois "se sentir faible, s’affaiblir". Mais, "j’échoue" est tellement plus dans le rythme.

  • bonjour,
    je me suis enfin organisée pour suivre votre généreux journal de bord : avoir le temps de le faire.
    je n’ai pas encore les codes des échanges sur ce blog, mais tout de suite, j’ai envie de me lancer - en souhaitant ne pas apparaître présomptueuse !

    "Even the sight of her vanishing..." : pourquoi ne pas se débarrasser de "vue" puisque "silhouette" donne l’idée : "La simple silhouette de Miss Lambert disparaissant..."

    • Merci beaucoup Nana ! je suis ravie que vous vous exprimiez au contraire !
      j’ai tellement réfléchi sur cette vue et cette silhouette. Effectivement, en enlevant la vue, on obtient une phrase moins longue, plus percutante, plus directe
      "La simple silhouette de Miss Lambert disparaissant..."
      mais je me disais que c’est encore pire que cela, ce n’est même pas la silhouette de Miss Lambert qui efface le rêve, c’est sa simple vue
      le "je" de Rhoda est là, elle est encore sujet, ce n’est pas une victime de Miss Lambert, c’est son rapport au monde (celui de Rhoda) qui est en jeu, et la Miss n’est qu’un mécanisme parmi d’autres (comme ces données anonymes, ces on qui interrompent, qui posent des questions et abattent, etc)
      c’est pourquoi je voulais garder la vue, mais ça alourdit, c’est certain
      En tout cas, un très grand merci pour votre présence ! :-)

  • pas d’accord... tu sais sur quoi ? quand tu dis "mon texte délayé, bavard"
    quelquefois - souvent - ce n’est pas possible d’être aussi succinct en français qu’en anglais, de dire autant de choses avec aussi peu de mots
    mais c’est un fait général, il faut l’accepter au départ
    donc ce n’est pas du bavardage
    ton texte sera toujours quelque part entre l’aspiration à l’exactitude - qui peut pousser à développer - et celle qui cherche à coller le plus près possible à la structure du texte source - qui empêche de le faire
    aujourd’hui passage difficile s’il en fut - mais rien à objecter à tes choix
    ah si, juste une remarque mineure : moi j’aurais dit plutôt "Peuple, je suis ton Impératrice."
    (on est peut-être fadas sans doute, mais quel pied)

  • rentrer, m’asseoir et retrouver Rhoda (je crois bien je suis sure que c"était ma préférée, plus proche, lors de ma première lecture longtemps y a)
    couler les yeux le long du texte, avec ce que je comprends ou non, en ma nullité grande, et le plaisir de la langue même quand elle m’échappe, et penser : ouille pas commode
    sourire en voyant que c’est ce que tu dis d’entrée… aimer tes trois niveaux, et pour le reste être humblement influencée et me persuader de la richesse de tes choix (pas si bavarde ta traduction ! et pas si loin de la souplesse claire de l’original)

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