"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -48 [et la bête enchaînée trépigne sur la plage]

dimanche 26 octobre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘Now we have received,’ said Louis, ‘for this is the last day of the last term — Neville’s and Bernard’s and my last day — whatever our masters have had to give us. The introduction has been made ; the world presented. They stay, we depart. The great Doctor, whom of all men I most revere, swaying a little from side to side among the tables, the bound volumes, has dealt out Horace, Tennyson, the complete works of Keats and Matthew Arnold, suitably inscribed. I respect the hand which gave them. He speaks with complete conviction. To him his words are true, though not to us. Speaking in the gruff voice of deep emotion, fiercely, tenderly, he has told us that we are about to go. He has bid us “quit ourselves like men”. (On his lips quotations from the Bible, from The Times, seem equally magnificent.) Some will do this ; others that. Some will not meet again. Neville, Bernard and I shall not meet here again. Life will divide us. But we have formed certain ties. Our boyish, our irresponsible years are over. But we have forged certain links. Above all, we have inherited traditions. These stone flags have been worn for six hundred years. On these walls are inscribed the names of men of war, of statesmen, of some unhappy poets (mine shall be among them). Blessings be on all traditions, on all safeguards and circumscriptions ! I am most grateful to you men in black gowns, and you, dead, for your leading, for your guardianship ; yet after all, the problem remains. The differences are not yet solved. Flowers toss their heads outside the window. I see wild birds, and impulses wilder than the wildest birds strike from my wild heart. My eyes are wild ; my lips tight pressed. The bird flies ; the flower dances ; but I hear always the sullen thud of the waves ; and the chained beast stamps on the beach. It stamps and stamps.’

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« Maintenant nous avons reçu, dit Louis, puisque c’est le dernier jour du trimestre – le dernier pour Neville, pour Bernard et pour moi – tout ce que nos maîtres avaient à nous donner. L’initiation est faite ; le monde est présenté. Eux restent, nous nous partons. Notre illustre proviseur, cet homme que je révère entre tous, nous a distribué, pendant qu’il titubait un peu entre les tables et les volumes reliés, Horace, Ternnyson, les œuvres complètes de Keats et de Matthew Arnold, le tout dédicacé comme il convient. Je respecte la main qui les donne. Il parle avec une conviction absolue. Ce qu’il dit est vrai pour lui, mais pas pour nous. La voix enrouée par une profonde émotion, avec intensité, avec tendresse, il nous a dit que nous allions partir. Il nous a demandé de nous "comporter en hommes". (Sur ses lèvres, les citations de la Bible ou celles du Times semblent tout aussi magnifiques.) Certains feront ceci, d’autres cela. Certains ne se verront plus. Neville, Bernard et moi, nous ne nous reverrons plus ici. La vie nous séparera. Mais nous garderons certaines attaches. Notre enfance, nos années insouciantes sont finies. Mais des liens se sont forgés. Et par-dessus tout, nous avons hérité de traditions. Ces dalles de pierre s’usent depuis six cents ans. Sur ces murs sont gravés des noms de chefs de guerre, d’hommes d’État, de poètes malheureux (le mien figurera ici). Bénies soient les traditions, et la prudence, et la circonspection ! J’ai tant de reconnaissance envers vous, les hommes en toges noires, et envers vous les morts, vous qui nous avez guidé et qui avez veillé sur nous ; pourtant les problèmes demeurent. Les différences ne sont toujours pas dépassées. Des fleurs balancent leurs têtes de l’autre côté de la vitre. Je vois des oiseaux sauvages, et des pulsions plus sauvages que l’oiseau le plus sauvage jaillissent de mon cœur. Mes yeux sont sauvages ; mes lèvres se serrent avec force. Les oiseaux volent ; les fleurs dansent ; mais j’entends toujours le bruit sourd des vagues ; et la bête enchaînée trépigne sur la plage. Elle trépigne, et trépigne. »

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(après le passage difficile de la semaine dernière, celui-ci semble plus simple en comparaison et bien sûr, comme à chaque fois avec VW, ce n’est pas vraiment le cas)

c’est une charnière qui pivote, nous sommes au bord d’un changement irréversible
Louis l’annonce, les six personnages sont arrivés à l’âge où ils doivent quitter l’atmosphère pesante et/ou protectrice du collège

un passage très inconfortable pour Louis
il est toujours ce doigt pris entre l’écorce et l’arbre
à la fois fier d’être réceptacle d’un héritage de savoirs,
et cynique
(lucide sur les raisons qui rendent la démarche du vénéré directeur un peu trop incertaine)
une part de lui se laisserait volontiers gagner par l’admiration
une autre part de lui garde l’aigreur de frustrations répétées, l’amertume, la rancune

si Louis semble mesurer les liens tissés avec les autres élèves, il se le répète deux fois, comme s’il devait s’en convaincre

ce paragraphe serait comme une fissure dans un meuble, ou une lézarde sur un miroir,
c’est ce qui m’est venu à l’esprit pour m’aider à traduire
un paragraphe où le portrait de Louis renverrait son image déformée
le visage distordu de Louis, comme tout son être, comprimé, déformé par les lieux, le poids social - lui dont le père est banquier à Brisbane, dont on se moque de l’accent australien -

(une distorsion qui se verrait aussi dans les changements de temps, passé composé, présent, imparfait, futur, comme si les temps incertains, non valides, refusaient d’apporter leur structure)

donc au premier plan Louis
derrière lui, au second plan et d’un côté, les pavés usés et les noms inscrits dans la pierre
et de l’autre côté les fleurs, les oiseaux
puis tout au fond du paysage,
la plage et la bête furieuse

les pavés usés et les noms gravés sont donc bien là, en référents,
mais leur tempo est décalé, soit en direction du passé (les dalles), soit vers le futur (son nom, plus tard, au milieu de ces noms anciens)

avec les fleurs et les oiseaux, la nature est là, mais sûrement pas charmante ou apaisante, ce serait plutôt la représentation d’un monde pré-existant, aux engrenages logiques, où chacun tient son rôle, les oiseaux sont là pour voler et les fleurs pour se balancer
- quoique le balancement de la fleur préfigurerait déjà les sursauts de la bête
il y a comme une sorte d’avancée progressive d’une zone à l’autre, depuis les dalles usées, symboles d’une civilisation savante, jusqu’à la bestialité primitive sur la plage -

donc Louis, devant ce panorama,
avec son image floutée par le milieu, perturbée, lézardée
à cause de sa non-appartenance à ce lieu
de sa non-appartenance à quoi que ce soit
une image déformée par le milieu, comme une marche ratée, un glissement

Louis relié à cette bête tout au fond
- au fond du paysage, au fond de lui -
cette bête frustrée, loin, sur la plage, au milieu du bruit assourdi des vagues
une bête bondissante, mais immobilisée, submergée par la colère de n’appartenir à rien
ni au monde des hommes - de tous les hommes, les vivants comme les morts -, ni au monde naturel des fleurs, des oiseaux
Louis et cette bête insistante en lui, sa colère inaudible
muselé par les convenances,
("les traditions, et la prudence, et la circonspection" dont Louis chante pourtant les louanges, cynisme et désenchantement)

- The differences are not yet solved
sans doute ce qui m’a arrêtée le plus longtemps
si je traduis differences par "inégalités", je suis sans doute dans le vrai, mais j’explique au lieu d’exposer et j’introduis chez Louis une sorte de parole militante qui n’y est pas
Louis ne montre pas de prise de conscience de classe, il est juste tellement gêné, compressé, oppressé dans cet endroit rigide et humiliant
mais si je traduis par "différences", la phrase devient sibylline, car comment solutionner des différences ? j’envisage des "écarts à surmonter", mais là non plus... j’utilise le verbe "dépasser", mais sans être sûre
en y pensant, il est normal que ce soit cette phrase là qui soit la plus problématique, car elle incarne la lézarde de l’image-paragraphe,
c’est elle la phrase-perturbation, c’est en elle que se tient la distorsion qui zèbre le tout

- I see wild birds, and impulses wilder than the wildest birds strike from my wild heart
il y aurait la tentation très française d’éviter la répétition de wild,
mais au contraire, ici elle doit sortir toute pure
abrasive, sincère
alors je répète et répète "sauvage"
une bête sincère, toute nue, désemparée, inquiète
et qui trépigne, qui trépigne
- mais ne soulève que le sable -

work in progress toujours

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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